JUSQUE-LÀ tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y
avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter
l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux
traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du
jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la
grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite,
en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient.
Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin
d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le
retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.
Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit.
Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là,
fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que
Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps
d'effectuer tout son passage.
Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le
grand chemin; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même
soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et
Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de
tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur
Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.
Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et
trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire
jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à
s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards;
contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit
obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui
bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant
qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais bientôt ce fut en
face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets
traversaient de tête en queue sa colonne.
Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond;
une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses
mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de
désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient,
faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans
leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut
rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en
reculant on rencontra la cavalerie de Platof.
Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents
soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un
fleuve.
Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de
cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux
repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore
armés; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de
Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes naguère si braves,
alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes.
En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts
de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait
le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette
fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.
Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la
nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades,
il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des
ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces
brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs
boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans
l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou
tourner la Bérézina par ses sources.
Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se
détourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des
plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque
pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber
à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans
relâche.
Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes
et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer
sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la
glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir: alors seulement
il cède et rend ses armes.
Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres
brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage
de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain,
d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles
succombèrent à leur tour: une même infortune les réunit à leur général.
De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son
commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à
suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre,
il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque
sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par
le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les
difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à
l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.
Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria:
«Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette
défection vienne tout gâter!» L'expression était impropre, mais la
douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne
pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à
honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de
l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En
effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les
armes.