CHAPITRE VII.

JUSQUE-LÀ tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y

avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter

l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux

traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du

jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la

grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite,

en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient.

Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin

d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le

retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.

Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit.

Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là,

fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que

Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps

d'effectuer tout son passage.

Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le

grand chemin; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même

soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et

Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de

tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur

Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.

Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et

trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire

jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à

s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards;

contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit

obscure et glaciale. Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui

bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant

qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit; mais bientôt ce fut en

face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets

traversaient de tête en queue sa colonne.

Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond;

une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses

mouvemens; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de

désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient,

faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans

leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut

rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position; mais en

reculant on rencontra la cavalerie de Platof.

Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents

soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un

fleuve.

Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de

cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux

repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore

armés; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de

Studzianka, une route sanglante: mais ces hommes naguère si braves,

alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes.

En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts

de Studzianka sont en feu; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait

le rapport; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette

fausse nouvelle; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.

Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la

nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades,

il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des

ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces

brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs

boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans

l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou

tourner la Bérézina par ses sources.

Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se

détourne encore; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des

plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque

pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber

à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans

relâche.

Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes

et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer

sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la

glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir: alors seulement

il cède et rend ses armes.

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres

brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage

de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain,

d'abord en combattant, puis en parlementant; mais alors elles

succombèrent à leur tour: une même infortune les réunit à leur général.

De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son

commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à

suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre,

il le tuerait.» Alors il abandonne la funeste route; il se glisse jusque

sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par

le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les

difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à

l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.

Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria:

«Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette

défection vienne tout gâter!» L'expression était impropre, mais la

douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne

pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à

honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de

l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En

effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les

armes.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 48 / 68 题