EN ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de
Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken.
Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que
Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et
qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de
Tchaplitz rendait vraisemblable.
Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que
pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus
haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre
heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du
deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand:
c'étaient environ sept mille hommes.
Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par
un détachement qui en chassa quelques Cosaques; de pousser l'ennemi vers
Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de
Studzianka.
Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village
voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières
troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés.
Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps,
et le général russe attendait des ordres.
Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où
la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la
fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté
pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.
Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la
grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de
Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la
partie de la Bérézina supérieure à Borizof. Dès lors, fort sur sa
gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses
inquiétudes se transportèrent de ce côté.
L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres
fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité.
Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de
sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre
cette partie du fleuve; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte
inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a
confirmé.
Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son
anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez
naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la
grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de
cette ville.
Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put
encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon,
non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se
joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour
Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier
adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers
Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent.
L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à
descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à
la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général
ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis
et tous les détails de son exécution. Tous deux étaient partis en même
temps de Borizof: Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour
Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral
rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à
l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre
les chemins.
Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage
qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont
de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il
avait laissé quinze mille hommes devant ce pont; il pouvait donc revenir
de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce
jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27,
culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et
de Dombrowski; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka,
la position que Tchaplitz avait quittée la veille.
Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude,
soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en
convenir qu'après une entière certitude; soit qu'elles troublent, et que
dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait
besoin de s'appuyer des autres.
Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en
consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon
et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la
faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout: devant sa droite, à
cause des simulacres de passage; en face de son centre, à Borizof, parce
qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville,
la remplissait de mouvemens; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où
l'empereur était réellement.
Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et
attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du
pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division
Partouneaux.
Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon, avec environ six
mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, passait la
Bérézina, vers deux heures de l'après-midi: il se plaçait en réserve
d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof, le
débouché des ponts.
Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup
traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même
temps, l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de
Studzianka.
[Illustration]