CHAPITRE V.

LA présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé

l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute

son artillerie sur nos travailleurs; et quand même le jour seul

découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez

avancé; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux

positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible.

Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il

partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre

cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château

appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof

à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points.

Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment,

ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort

s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses

heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois,

ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.

L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La

présence du danger le calma, comme il arrivait toujours; mais à la vue

des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés,

tels que Rapp, Mortier et Ney, s'écrièrent, «que si l'empereur sortait

de ce péril il faudrait décidément croire à son étoile!» Murat lui-même

pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des

Polonais le lui proposèrent.

L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la

rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot. Murat

y pénètre; il déclare à son beau-frère, «qu'il regarde le passage comme

impraticable; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est

encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la

Bérézina à quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours

il sera dans Wilna; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent

tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son

salut.»

Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme

une lâche fuite, s'indignant qu'on est osé croire qu'il quitterait son

armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois, il n'en voulut point à

Murat, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa

fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de

dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est

l'attachement à leur personne.

En ce moment, le jour faisait pâlir et disparaître les feux moskovites.

Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs

pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards

fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et

précurseur des grands dangers.

Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur

ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi.

Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et

son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore

mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le

jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut: nous vîmes des feux

abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces

d'artillerie en retraite. Un seul de leurs boulets eût suffi pour

anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les

deux rives; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se

mettait en batterie.

Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait

vers Borizof sans regarder derrière elle; cependant, un régiment

d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre

position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des

bois: c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de

six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage.

Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de

joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot

entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi

vient de lever son camp et de quitter sa position!-Cela n'est pas

possible!» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment

ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général: il

regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz

s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie:

«J'ai trompé l'amiral!»

Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent

feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première

salve suffit; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de

peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz; car le pont était à-peine commencé:

il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.

Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la

montre aux plus braves. L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le

comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve,

et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et

les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à

quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent

ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes

en vingt voyages.

Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour

l'infanterie achevé; la division Legrand le traversait rapidement avec

ses canons, aux cris de «vive l'empereur!» et devant ce souverain, qui

aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves

soldats de sa voix et de son exemple.

Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé: «Voilà donc

encore mon étoile!» car il croyait à la fatalité, comme tous les

conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la

fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans

puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus

immédiatement sous sa main.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 46 / 68 题