CHAPITRE IV.

ON approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec

quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la

Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille

traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus

grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.

Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation

dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route,

attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps

au duc de Reggio d'évacuer Borizof.

En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de

trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la

présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à

sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on

trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille

au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable.

Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues

au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage.

Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de

Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois

l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième

corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof

maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina,

de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel

point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le

cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet

homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la

rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite

rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.

L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le

maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le

moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même

l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof,

n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins

serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la

cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix

et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.

Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le

général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment

d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.

En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus; tous

avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et

de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse:

c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de

traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à

grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont;

on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi

toute la division des cuirassiers.

On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener

plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur

les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande

satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y

avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de

ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes.

Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit

jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de

Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.

Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de

Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de

passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva,

suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon,

de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de

pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil

et quelques clameaux.

Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres

des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout

recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la

nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et

sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter.

Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon

l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son

corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit,

et se commandant mutuellement le plus profond silence.

À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les

hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce

général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un

caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il

avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver

cette faible ressource: elle sauva l'armée.

À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet

dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue

des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et

que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche,

combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de

froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.

Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère

était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus

difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain

mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance,

l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci

manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.

Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis,

qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon

et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter

de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.

[Illustration]

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 45 / 68 题