ON approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec
quinze mille hommes; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la
Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille
traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus
grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.
Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation
dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route,
attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps
au duc de Reggio d'évacuer Borizof.
En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de
trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la
présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à
sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on
trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr; qu'à un mille
au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable.
Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues
au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage.
Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de
Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois
l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième
corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof
maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina,
de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel
point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le
cheval, encore mouillé, paraissait en sortir. Il s'était saisi de cet
homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la
rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite
rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.
L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le
maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le
moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même
l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof,
n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins
serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la
cavalerie le passeraient; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix
et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.
Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le
général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment
d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.
En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus; tous
avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et
de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse:
c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de
traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à
grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont;
on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi
toute la division des cuirassiers.
On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener
plusieurs Juifs: il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur
les chemins qui de là conduisaient à Minsk. Puis montrant une grande
satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y
avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de
ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes.
Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit
jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de
Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.
Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de
Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de
passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva,
suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon,
de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de
pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil
et quelques clameaux.
Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres
des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout
recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la
nuit; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et
sous le feu de l'ennemi: mais il n'y avait plus à hésiter.
Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon
l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son
corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité; sans bruit,
et se commandant mutuellement le plus profond silence.
À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les
hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait. Ce
général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un
caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il
avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver
cette faible ressource: elle sauva l'armée.
À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet
dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue
des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et
que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche,
combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de
froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.
Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère
était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus
difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain
mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance,
l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci
manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.
Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis,
qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon
et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter
de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.
[Illustration]