L'ESPOIR de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par
celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait
traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la
bordait.
Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et
d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il
rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde,
dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de
carabines.
La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne
restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval.
L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme
encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son
escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des
généraux de division y servirent comme capitaines.
Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées,
qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des
fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux
à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de
s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée,
même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un
caisson.
En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et
immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations
se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de
Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le
flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous
rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si
menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et
enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le
permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.
Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas
avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit
dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir
on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au
hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent
alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit.
Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on
approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris.
Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de
Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit
de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière
encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec
ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées.
Elle ignorait nos désastres: on les avait cachés soigneusement, même à
ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de
Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres
couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de
sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient
enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle
regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le
visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte,
marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et
en silence, comme un troupeau de captifs.
Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels
et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes,
ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient
pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils
n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien
attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la
misère.
Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards.
Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de
leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les
secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur
demandaient où étaient donc leurs corps d'armée? Et quand ceux-ci les
leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes,
qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils
les cherchaient encore.
L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les
deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus
contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre
la nature.
Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent
plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel
ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.
Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la
grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de
son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne
plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre.
C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant
d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait
pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les
sauver. Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au
milieu du coeur de l'homme.
Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur,
marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans
affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire.
Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions,
sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné
ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un
moindre suicide.
Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un
délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet,
ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant
que lui! Qui perdait plus à ce désastre!
S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence; il semblait
que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire: tant
la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui
leur avait soumis le monde; dont le génie, jusque-là toujours victorieux
et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui
pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des
rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire,
non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les coeurs généreux.