CHAPITRE III.

L'ESPOIR de passer entre les armées russes était donc perdu: poussé par

celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait

traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la

bordait.

Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et

d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il

rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde,

dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de

carabines.

La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne

restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval.

L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme

encore montés: il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son

escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement; des

généraux de division y servirent comme capitaines.

Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées,

qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des

fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux

à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de

s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée,

même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un

caisson.

En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et

immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations

se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de

Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le

flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous

rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof; ce bruit si

menaçant hâtait nos pas. Quarante à cinquante mille hommes, femmes et

enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le

permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.

Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas

avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit

dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir

on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au

hasard, et sans entendre le signal; les restes des corps achevèrent

alors de se dissoudre; tout se mêla et se confondit.

Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on

approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris.

Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de

Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit

de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière

encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec

ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées.

Elle ignorait nos désastres: on les avait cachés soigneusement, même à

ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de

Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres

couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de

sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient

enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle

regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le

visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte,

marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et

en silence, comme un troupeau de captifs.

Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels

et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes,

ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne; ils marchaient

pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils

n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien

attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la

misère.

Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards.

Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de

leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les

secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur

demandaient où étaient donc leurs corps d'armée? Et quand ceux-ci les

leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes,

qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils

les cherchaient encore.

L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les

deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus

contagieux, les gagna; Car il semble que l'ordre soit un effort contre

la nature.

Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent

plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel

ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.

Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la

grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de

son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne

plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre.

C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant

d'heureuses! il ne fallait que pouvoir le suivre: lui seul, qui avait

pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les

sauver. Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au

milieu du coeur de l'homme.

Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur,

marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans

affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire.

Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions,

sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné

ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un

moindre suicide.

Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un

délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet,

ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant

que lui! Qui perdait plus à ce désastre!

S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence; il semblait

que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire: tant

la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui

leur avait soumis le monde; dont le génie, jusque-là toujours victorieux

et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui

pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des

rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire,

non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les coeurs généreux.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 44 / 68 题