EN effet, on n'était guère en droit d'en accuser d'autre de trahison,
lorsqu'on s'était trahi soi-même, car tous s'étaient manqué au besoin.
À Wilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la
Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de
marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans
le secours des Autrichiens, former, à Minsk une armée de trente mille
hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les
seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tchitchakof. On
savait même que cette poignée de jeunes soldats avaient été exposés
devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet
obstacle les aurait défendus quelques instans, s'ils eussent été placés
derrière.
Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné
les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi
négligemment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout,
qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait
perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des
munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait
cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait
apprendre un plus grand malheur.
Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là, il ne sut ni avertir
Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours; ni soutenir
Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva,
dans la nuit du 20 au 21 à la tête du pont, qu'après l'ennemi; pourtant
il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y
défendit vaillamment jusqu'au soir du 21; mais alors, écrasé par
l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces
doubles des siennes, et culbuté au-delà de la rivière et de la ville
jusque sur le chemin de Moskou.
Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre; il croyait l'avoir prévenu
par ses instructions adressées de Moskou à Victor le 6 octobre. «Elles
supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof: elles
recommandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk;
d'avoir un officier sage, discret et intelligent près de Schwartzenberg;
d'entretenir une correspondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres
agens sur plusieurs directions.»
Mais Witgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus
proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention: les sages
instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon.
Elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna
l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans
un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit
brûler tous ses équipages de pont.
D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa
confiance: elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans
Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de
Tchitchakof.
Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof
et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette
nouvelle désastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bâton, lança
au ciel un regard furieux avec ces mots: «Il est donc écrit là-haut que
nous ne ferons plus que des fautes.»
Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se
doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au
milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa
défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le
suivaient de près.
Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de
Dombrowski.
Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre
l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents
hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon,
de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina; mais les débris de
Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont.
Napoléon était alors dans Toloczine; il se faisait décrire la position
de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas
seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans; que son pont a
trois cents toises de longueur; que sa destruction est irréparable, et
le passage désormais impossible.
Un général du génie arrivait en ce moment; il revenait du corps du duc
de Bellune. Napoléon l'interpelle: le général déclare «qu'il ne voit
plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur
répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à
tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof;» et il montre du
doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof: c'est
là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la
présence de Tchitchakof sur la rive droite; et l'empereur désigne un
autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus
près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des
Cosaques, il s'arrête et s'écrie: «Ah, oui! Pultawa! c'est comme Charles
XII!»
En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé:
aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant
suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit,
et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz.
Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots:
«Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes!»
Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent,
et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa
détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le
virent inébranlable: ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il
restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force
de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse.
Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit,
montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la
supportait. La nuit s'avançait: Napoléon était couché. Duroc et Daru,
encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres
conjectures, croyant leur chef endormi; mais lui les écoutait, et le mot
de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment,
s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient!»
Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se
rendre, il faudrait s'attendre à tout; qu'il ne se fiait pas à la
générosité d'un ennemi; qu'on savait assez que la grande politique se
croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.--Mais la France,
reprit l'empereur, et que dirait la France? Oh, pour la France, continua
Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses;
mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.»
Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur,
comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs
ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France,
d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu
d'eux!--Ainsi donc je vous embarrasse? reprit l'empereur en
souriant.--Oui sire.--Et vous ne voulez pas être prisonnier
d'état?»--Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être
prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un
profond silence: puis, d'un air plus sérieux: «Tous les rapports de mes
ministres sont-ils brûlés?--Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu
permettre.--Eh bien, allez les détruire; car, il faut en convenir, nous
sommes dans une triste position!» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui
arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le
fallait, tout remettre au lendemain.
On vit dans ses ordres la même fermeté; Oudinot vient de lui annoncer sa
résolution de culbuter Lambert; il l'approuve, et il le presse de se
rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof.
Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs
commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de
penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe
plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.
Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de
Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se
retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe.
Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers
Studzianka; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de
largeur, six pieds de profondeur; qu'on abordera sur l'autre rive, dans
un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par
l'ennemi.