CHAPITRE I.

AINSI l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le

Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine

moskovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente

pour pénétrer en Pologne; mais là, des hauteurs lithuaniennes s'opposant

à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et

de servir de frontière aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible

obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de

notre désastre. Nous ne les revîmes plus; l'armée fut délivrée du

supplice de leur joie.

Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof

le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser,

son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes; il

se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès

qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route,

pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.

Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin

bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au

travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent:

elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la

gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures

contre des traîneaux.

Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie

antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne

par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux. L'un perdit courage

et voulut se rendre; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il

commettait cette lâcheté il le tuerait; et en effet, voyant son

compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit

d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur

étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus

hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du

terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.

Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de

la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes

portèrent autour d'eux des regards consternés: leur imagination, blessée

par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus

sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs

s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené

son armée se perdre dans Moskou.»

Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels.

Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans

l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient

«que cet espoir avait été fondé; qu'en poussant sa ligne d'opération

jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une

base suffisamment large et solide.

«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper,

l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace; ils disaient que

Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient

attendus; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui

gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes,

plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord

au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante

mille hommes: et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou,

quelque aventureuse qu'elle parût être, avait été, et suffisamment

préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été

possible: aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.»

Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de

Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été

tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y

eût profité des premiers succès du maréchal Ney.

«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision,

et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu

revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le

général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un

quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous

retirer?»

Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la

funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs

malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents

canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille

prisonniers, soixante mille morts: il ne leur reste que quarante mille

traîneurs sans armes et huit mille combattans.

Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent

«par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est

vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre

haleine? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à

Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins

pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.

«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle

d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces

braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à

Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer

l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de

Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»

Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de

Bassano à Wilna; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute

confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art

de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de

toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires

militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs

souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite,

il était impossible d'en douter; mais de dire comment on eût pu

l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si

grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose

décider: on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et

gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.

Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente,

et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se

trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait.

«Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de

l'Angleterre; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides

instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20

septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur

le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce

maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk,

pourquoi il a persévéré dans cette fausse manoeuvre, et pourquoi, après

un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de

la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a

perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers

Briansk, Byalistock et Volkowitz.

«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille

hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et

partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof,

du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors

seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement

hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant

Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il

s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral.

Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de

l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler

Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut

attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage

Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que

même il lui détruit la moitié de son armée: mais le jour même de son

succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une

double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont

conservées; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux voeux de son

gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un

côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.»

Tel fut le cri de la grande-armée presque entière; son chef garda le

silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un

allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez

satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines

plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou.

Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui

répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction

contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et

Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de

Bassano.

Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la

grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours

formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour

tromper les oisifs de la capitale? S'il n'avait pas fait plus d'efforts

pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se

suffisait à elle-même.»

Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec

vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille?

Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches,

doit-on s'en étonner? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de

la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt? S'il

n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux

français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû

espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.»

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 42 / 68 题