QUAND Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé.
L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu
de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route.
Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu
de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le
corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son
cavalier, qui tomba débout, et continua.
Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ
de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière
lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une
voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement;
qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et
l'ennemi? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé?»
Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua; il
répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant
encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là;
mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de
rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il
semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que
pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»
Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent
les devants; tous dépassèrent Napoléon: ils le virent à pied, un bâton
à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à
chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille
Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son
malheureux compagnon d'armes.
Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme
Liady; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne
voyait que des ruines. On était enfin hors de la vieille Russie, hors de
ces déserts de neige et de cendres; on entrait dans un pays habité, ami,
et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le
dégel commença, on reçut quelques vivres.
Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les
bivouacs et la famine, tout cessait à la fois; mais il était trop tard.
L'empereur voyait son armée détruite; à tout moment le nom de Ney
s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit
sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres
soldats lui déchirait le coeur, et pourtant qu'il ne pouvait les
secourir sans se fixer en quelque lieu; mais où pouvoir se reposer, sans
munitions de guerre ni de bouche, et sans canons? Il n'était plus assez
fort pour s'arrêter; il fallait donc gagner Minsk le plus vite
possible.»
Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle
que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de
tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon
resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup; puis, s'élevant
en proportion de son danger, il reprit froidement: «Eh bien! il ne nous
reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.»
Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg,
ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait
tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser
la Bérézina à Borizof: c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le
19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à
combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage. Il écrit au duc
de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir
reprendre Minsk; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres
donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir,
s'affaise.
Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira
de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord
quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour
faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre
leur place; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans
nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de _Hausanne_,
d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un
profond silence, on crut entendre le cri d'alerte _aux armes_, qui
annonce une surprise et l'ennemi.
Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques,
et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans
s'émouvoir, dit à Rapp: «Allez voir, ce sont sans doute quelques
misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil!» Mais bientôt ce fut
un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et
qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.
Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé
traversait la ville; il demande si l'artillerie qui lui reste a été
placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé: alors
il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons
au-delà de ce défilé.
Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque
bataillon: «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été
vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes! donnons l'exemple
à l'armée! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et
même leurs armes. Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai
pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls! Faites-vous justice entre
vous! C'est à votre honneur que je confie votre discipline!»
Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à
ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste
les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en
marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant
sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des
paroles de colère.
À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un
équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent
tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre
Davoust, Eugène et Maubourg.
On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes
chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des
traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles,
qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.
Déjà, le désordre avait son organisation: il s'y trouvait des hommes qui
s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des
misérables crièrent: «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter
la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en
profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui
n'étaient pas sur leurs gardes.
Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis
son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si
grande confusion, se découragèrent. On pénétra en tumulte sur cette rive
alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques
centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.
Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq
mille! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux
mille! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix
mille!
Ce maréchal lui-même avait tout perdu; il était sans linge et exténué de
faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui
offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa
figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer
pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait
impossibilité matérielle d'y résister; que les forces humaines avaient
des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.»
C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On
le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et
y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang,
et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à
insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui
jetaient leurs armes; seul moyen de retenir les uns et de punir les
autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si
déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop
étonné.
L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on
l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats; mais, au dehors,
sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer
«que chacun eût à rentrer dans ses rangs; que sinon il ferait arracher
aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»
Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus
insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et
craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la
leur offrait.
Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril; à ses yeux, et au
milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était
toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe! et il n'y
avait pas d'aveuglement dans cette fermeté: on en fut certain, quand,
dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux
de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il
succombait.
Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait
rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son
projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors
déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce
Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui
de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait
son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût
dicté ses Commentaires.