DE son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait
attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort
rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile; et la nuit,
arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père
adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à
tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois?» Un seul espoir
restait à Napoléon: c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y
serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois
ensemble tenteraient un effort décisif.
Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent.
C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre: eux sont sauvés; ils
ont franchi l'obstacle; la Lithuanie leur est ouverte; ils n'ont qu'à
continuer leur retraite; mais abandonneront-ils leurs compagnons au
milieu de l'armée russe? non sans doute; et ils se décident à rentrer
dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.
Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les
dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne
l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour
l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit
précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une
avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était
établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.
Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et
s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de
l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette; que
c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il
voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus
approcher de si près de son quartier-général.» Puis, rappelant aussitôt
son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division
marchent seuls! Toi, reste: je ne veux pas que tu sois tué ici; j'aurai
besoin de toi dans Dantzick.»
Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef,
entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain
avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce
qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux
autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le
séparaient.
L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la
position des ennemis par la direction de leurs feux; ils occupaient deux
villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose
sa troupe en trois colonnes d'attaque: celles de droite et de gauche
s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi; puis, au
signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se
précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.
Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant
que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur
droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur
centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux.
Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la
plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de
mettre le feu à leurs abris; mais ces flammes, au lieu de les préserver,
ne firent qu'éclairer leur destruction.
Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée
russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et
au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante. Napoléon
reçut ce prince avec une joie vive; mais bientôt il retomba dans une
inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.
Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux
de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la
tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un
nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats.
Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par
une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des
prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient
ridicules et barbares à nos peuples civilisés.
Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et
notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch,
Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit
suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le
vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa
lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité,
prudence; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut
comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe
tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre
ayant fait sa fortune.
Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées; de faire reposer ses
soldats tous les trois jours: il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si
le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis,
s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée
française, sa prisonnière; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou
s'éloigner de la grande route; qu'il était inutile de se compromettre
avec des captifs; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de
canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement
sous le joug; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement. Pourquoi
vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement! Le
terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué?
C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que
s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et
de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait
livré affaibli, désarmé, mourant; c'était assez pour sa gloire.»
À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné,
ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques
instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs: là, il
verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il
dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande
victime? Il n'y a plus qu'à frapper; qu'il ordonne, une charge suffira,
et dans deux heures la face de l'Europe sera changée!»
Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson
le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà,
dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante,
qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de
laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau!» Mais Kutusof, que
la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita
des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et
violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.
On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli
d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit
de compromettre contre elle sa réputation. Mais le spectacle de notre
détresse enhardit Beningsen: ce chef d'état-major décida Strogonof,
Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent
pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof,
quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.
C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il
pouvait s'y soustraire; le jour n'était point encore venu. Il était
libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et
sa garde, Orcha et Borizof: là, il se rallierait aux trente mille
Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à
Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année
suivante, reparaître redoutable.
Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et
lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement.
Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers
cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie
naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée:
«J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et
c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il
s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de
Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie
qui s'était refermée sur eux.
Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries
russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient
l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant
d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte.
En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en
face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui
restent.
Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis
Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un
bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un
fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes
soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent
Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les
quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid
lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons
et des batteries qui manquaient à l'armée française.
Claparède resta dans Krasnoé; il y défendit, avec quelques soldats, les
blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se
retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne
avaient achevé son corps d'armée: ses divisions avaient encore quelque
ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.
Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille.
L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait
de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La
bataille s'engage alors! Mais quelle bataille? Il n'y avait plus là pour
l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs,
ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui
ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de
fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis: tous leurs pas étaient
libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit
à se défendre.
Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre
vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par
l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides
précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes
n'avaient qu'à marcher en avant, sans manoeuvres, sans feux même; leur
masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe:
mais ils n'osèrent l'aborder! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de
l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une
armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes: on
eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une
renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel; qu'ils la
jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer
et ne pouvoir l'atteindre que de loin; qu'enfin, contre cette vieille
garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit,
comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que
des canons pouvaient seuls la démolir.
Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et
de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux,
dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant
trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour
l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et
les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.
Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le
bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de
Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa
retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis; on ne
respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et
du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand
chemin et l'empereur. On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de
canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon; ils l'auraient écrasé à
bout portant. On l'en avertit; il y jeta un instant les yeux, et dit ces
seuls mots: «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare!»
Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention
se retournèrent vers le péril de Mortier.
Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il
dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes
de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour
dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles
arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.
Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre
arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé; que Ney était
peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre.
Pourtant Napoléon hésitait: il ne pouvait se résoudre à ce grand
sacrifice.
Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide; il appelle Mortier,
et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un
instant à perdre; que l'ennemi le déborde de toutes parts; que déjà
Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du
Borysthène avant lui: il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille
garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier; mais tous deux
doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils
viendront le rejoindre.» Alors, le coeur plein du malheur de Ney et du
désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille,
traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à
Liady.
Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce
moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient,
et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il
venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut
pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe
fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au
milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il
s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième
charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze
officiers.
Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et
pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable,
lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent
si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus
ni tenir, ni reculer.
Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition
d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes.
Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent,
de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis.
«L'entendez-vous, soldats? s'écrie le général Laborde, le maréchal
ordonne le pas ordinaire! au pas ordinaire, soldats!» Et cette brave et
malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une
grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de
carnage, comme sur un champ de manoeuvre.