CEPENDANT, tout était changé: deux armées ennemies lui coupaient sa
retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de
se faire jour; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait
s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les
avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.
Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop
d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais
qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de
Minsk, et convenant de l'habileté des manoeuvres persévérantes de
Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa
ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de
Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en
tournant la Bérézina par ses sources.»
Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de
Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou
opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il
ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un
changement de route achèverait de perdre l'armée; qu'elle s'égarerait
dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et
marécageuses; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver
quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore
libres; il suffirait de l'atteindre.
C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la
droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des
marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait
conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à
gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les
cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui
l'occupe. Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les
évitant toutes deux.
L'empereur fut ébranlé; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un
combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il
appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui
crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein
vers Smoliany; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui
demande si elle est attaquable.
Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait
à toute cette contrée bourbeuse; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à
sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour
s'élever jusqu'au camp des Russes; qu'ainsi notre colonne d'attaque
prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son
flanc droit; que cette position était donc inabordable de front, et que,
pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un
trop long circuit.
Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se
décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit
compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la
Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant
«qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir.
Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette
de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours
combattre et vaincre.»
Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé
et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu
son désastre. À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées
successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction; mais à
Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.
À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le
trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient
encore; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens,
sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons
et un trésor pillé.
En cinq jours tout s'était aggravé; la destruction et la désorganisation
avaient fait des progrès effrayans; Minsk était pris. Ce n'était plus le
repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina; mais de
nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de
l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal
donné à toute l'Europe.
Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau
danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir
préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein,
menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville; qu'il
lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de
retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre
l'offensive.
Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de
Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les
premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat
une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.
Les Français étaient trente mille contre quarante mille. Là, comme à
Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.
Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manoeuvrer sur l'aile
gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en
marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur
Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce
serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.
Ainsi l'un des chefs voulant manoeuvrer, et l'autre attaquer de front,
on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à
Czéréia; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut
obligé de la suivre.
Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein
l'inquiéta peu: mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté
de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul
devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa
supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son
arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de
colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que
Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et
repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se
hâte.
Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble
que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer
pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à
Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie
demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son
existence ne transpire au travers de l'armée russe: voilà quatre jours
que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.
Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène,
Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney,
l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont
alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans
laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se
tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre
n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs; mais
l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du
Borysthène! L'un des trois chefs voulut alors les détruire; les autres
s'y opposèrent: c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon
d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés
d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.
Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit
n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme
s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans
les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de
plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.
Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux
souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et
Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières
paroles! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney
avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi:
Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et
l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs
s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain,
Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.
Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger;
mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre
Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne
l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.»
Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un
plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques
chevaux, puis ce cri de joie: «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît,
voici des cavaliers polonais qui l'annoncent!» En effet, un de ses
officiers accourait; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive
droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.
La nuit commençait; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que
sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là
toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces
malheureux avaient reçu des vivres suffisans: ils allaient les préparer
et se reposer chaudement et à couvert: comment leur faire reprendre
leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos,
dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable? Qui leur
persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer
dans les ténèbres et les glaces russes?
Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta
qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions
avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire; les traîneurs
s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes: au nom du danger
de Ney tous marchèrent; mais ce fut leur dernier effort.
Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent
au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà
l'anxiété augmentait. S'était-on égaré! était-il trop tard! leurs
malheureux compagnons avaient-ils succombé! était-ce l'armée russe
triomphante qu'on allait rencontrer! Dans cette incertitude, le prince
Eugène fit tirer quelques coups de canon. On crut alors entendre sur
cette mer de neige des signaux de détresse; c'étaient ceux du troisième
corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du
quatrième par des feux de pelotons.
Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui
s'aperçurent furent Ney et Eugène; ils accoururent, Eugène plus
précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène
pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux,
attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque
venait recueillir: l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des
dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en
prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.
Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put
tirer qu'un regard rude et ces mots: «Moi, monsieur le maréchal, je ne
vous reproche rien: Dieu nous voit et vous juge!»
Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus; ils n'avaient plus
gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns
vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils
les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les
pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres,
l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils
les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers
Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de
raconter.