PENDANT qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans
Smolensk ses troupes dispersées: il les arracha avec peine du pillage
des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la
journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et
qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en
route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk; déjà la
moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il
continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort
n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.
Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé; la colonne
royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle
rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés
dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté.
Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de
leur isolement; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes
marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.
Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé; mais alors, un
mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards
distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement.
Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux; d'autres
déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient;
bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de
lui; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps
d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous
grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre,
sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se
rendre.
Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale
d'indignation! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a
insisté: «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus; vingt mille
Russes vous environnent; vous n'avez plus de salut que dans des
conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose!»
À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou
morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est
écrié: «Retournez promptement d'où vous venez; allez, dites à celui qui
vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt
mille!» Et le Russe interdit s'est retiré.
Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à
gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de
fumée; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des
têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.
Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter
cette malheureuse troupe; mais enfin, lui laissant son chef
d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat,
pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou
pour périr: car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant
de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre.
Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet
attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux,
des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent;
ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en
pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et
qu'il était impossible de remuer.
Cette organisation se fit sous un feu violent. Des officiers supérieurs
allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par
une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef
qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était
commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour
colonel; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur
faisait oublier, et qu'on respecta.
Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers
Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch,
quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si
près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position
pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces
guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et
n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de
faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.
Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une
plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas
les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on
entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute
l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était
qu'une bataille! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à
attendre; il fallait l'aller chercher: mais de quel côté? Vers Krasnoé
cela était impossible; on en était trop loin; tout portait à croire
qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite; et
ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas
les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos. Il
valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince
Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous
ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers
de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir,
renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»
À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment
unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de
dix mille fusils et canons ennemis; et d'abord ces Russes, saisis
d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque
désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent
leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route
que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter,
ils les prient, ils les conjurent de se rendre; mais on ne leur répond
que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes.
Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la
moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.
Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun
Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et
leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent.
Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour
les recevoir et les protéger.
Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps
qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait
contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié,
avait arrêté le prince Eugène. Sa droite était appuyée à un bois que
protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons; sa gauche touchait
à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant.
Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à
mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route,
sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi
obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait.
Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.
Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient;
leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de
leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de
leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la
dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où
s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force: c'est le point
décisif, le noeud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut
l'enlever. Il ne l'espérait pas; mais cet effort fixerait de ce côté
l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route
pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.
Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put
décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer
résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable.
Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais
d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en
empara.
Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille,
persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand
soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de
cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent. Tous
périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de
courage dans leur division.
Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si
critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes,
affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré,
qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce
chef; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient
inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé
la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le
sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que,
la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter: ils
remirent au lendemain pour achever.
Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés
par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il
attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous
leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper
l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il
dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant
que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de
recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon.
Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans
l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats,
s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long
de l'armée russe; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri
d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint
éclairer leurs mouvemens. En même temps, une voix russe éclate, leur
crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont? Ils se crurent perdus!
mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa
langue, sans se troubler: «Tais-toi, malheureux! lui dit-il à voix
basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous
allons en expédition secrète?» Le Russe trompé se tut.
Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la
colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de
leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour
charger; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce
qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on
s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.
Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande
route; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre
Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait
plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait
pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.
[Illustration]