CHAPITRE III.

CE fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne

impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais

morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée

au milieu de laquelle elle s'avançait.

Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont

on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes,

quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les

hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur

les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à

l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.

Néanmoins, cette première colonne arriva, sans une grande perte

d'hommes, à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée

westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été

poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaient même

près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk;

Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia; Liady, à quatre lieues de Krasnoé.

De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues, à droite, du grand chemin, coule

le Borysthène.

C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à

Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même, elle nous

amenait Kutusof: il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille

hommes; il côtoyait, il dépassait Napoléon, et, par des chemins qui vont

d'une route à l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre

retraite.

L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en même temps que

l'empereur vers Korythnia, et fut repoussée.

Une seconde vint se poster, à trois lieues en avant de nous, vers

Merlino et Nikoulina, derrière un ravin qui borde le côté gauche de la

grande route; et là, embusquée sur le flanc de notre retraite, elle

attendait notre passage, c'était Miloradowitch avec vingt mille hommes.

Au même moment, une troisième atteignait Krasnoé, qu'elle surprit

pendant la nuit, mais dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait

d'y arriver. Enfin, une quatrième, lancée encore plus avant, s'interposa

entre Krasnoé et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs

généraux et autres militaires qui marchaient isolément.

En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait et

s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes,

s'applaudissant du succès de ses manoeuvres, que sa lenteur lui aurait

fait manquer sans notre imprévoyance; car ce fut un combat de fautes, où

les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses

ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui

appartenait de droit; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à

lui-même au moment de l'action; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce

qu'elle avait sagement combiné.

Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui,

tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de

Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de

chevaux qui l'environnaient de toutes parts; du moins n'envoya-t-il pas

l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter: lui-même attendit

le jour pour se mettre en mouvement.

Sa colonne s'avança sans précaution: elle était précédée par une foule

de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux

lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les

hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur

apparut. Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent: ils ne

s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette

neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne

longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs

espérances.

Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers

leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction,

n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer; les autres se

pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais

bientôt quelques officiers survinrent; ils mirent quelque ordre dans ces

hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent

pour percer ce rideau si menaçant.

Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand

tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata.

Ses boulets traversaient la route; en même temps trente escadrons se

montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui

s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.

Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard

avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement.

Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances

de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré,

servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans

laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant

docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le

danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop

souvent, à se venger.

Cet officier blessé était Excelmans! Dans cette action il fut tout,

général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce

abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois

contre nos ennemis. Quant au chef des Westphaliens, depuis cette

campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà

d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient

frappé mortellement.

L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre; n'osa

l'attaquer que par ses boulets: ils furent méprisés, et bientôt on les

laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à

passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon

comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique

exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet

air dont les paroles sont si connues: «Où peut-on être mieux qu'au sein

de sa famille!» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit

en s'écriant: «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire!» Paroles

plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.

En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya

éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de

Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi

pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet,

ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible

pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand

chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui,

tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à

l'attendre.

Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu

vaincre le terrain comme les hommes; la route était montueuse, chaque

éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on

pilla avant de les abandonner. Les Russes, de leurs collines, virent

tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses

parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec

le plus de soin.

Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût

contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde

depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris

que lorsqu'elle se fut écoulée: mais alors il s'enhardit, resserra ses

forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt

mille hommes en travers de la grande route; par ce mouvement il séparait

de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le

chemin de l'Europe.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 34 / 68 题