CHAPITRE II.

CES trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil

battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais

Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et

l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le

nôtre; on reculait. Il fallait un chef à l'armée; de Wrede prétendait

l'être; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec

ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui

impossible; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique

hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps.

Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les

routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une

sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de

retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon.

Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus

librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop

ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les

canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix

mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille

Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser

entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours,

que de trois journées.

En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route

d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule

colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et

de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie

française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr. Il marchait à

volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en

coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause

commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que

l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira

par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile.

Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait

avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait

trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en

plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère

qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que,

dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann

l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.

Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq

mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à

Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant

cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia,

s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il

ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le

détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient

d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs coeurs, et que, la

croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor

donna celui de la retraite.

On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la

défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première

fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés. Il se peut qu'il

n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est

vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef.

Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le

jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe

s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique,

qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont

il fut suivi, que pour se retirer.

Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce

moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se

défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina

par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof; car un bruit sourd, qui

déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi,

sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg.

Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon

venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit

la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux

de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter

sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna; que le salut de l'armée en

dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk

avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée.

Ainsi, les jours heureux étaient passés; de toutes parts arrivaient des

nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et

Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof; de l'autre, vers Elnia,

Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade

Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof

peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma.

En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg

annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il

découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée,

et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie.

Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène

était vaincu par le Wop; les chevaux de trait qui nous avaient attendus

à Smolensk, étaient dévorés par les soldats; ceux de Mortier enlevés

dans un fourrage; les troupeaux de Krasnoé pris; d'affreuses maladies se

déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations

paraissait revenu: tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon.

Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps

sont comme des bulletins de mourans: il y voit son armée conquérante de

Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille

combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une

résistance inerte. Sa figure reste la même: il ne change rien à ses

habitudes, rien à la forme de ses ordres; à les lire, on croirait qu'il

commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche.

Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui

renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui

menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient

d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses

distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant

de désespoir.

Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la

fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour

sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des

bagages et détruisirent leur artillerie: pour lui, il laissa faire. S'il

donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées: ils

semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa

défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par

cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible; soit fierté

des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte.

Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de

repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances,

ceux-là se demandèrent: «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été

oublié; pourquoi tant de bagages inutiles; pourquoi tant de soldats déjà

morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au

lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de

repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de

l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur

marche plus sûre et plus rapide?

»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop,

au Dnieper et sur toute la route; enfin aujourd'hui, Kutusof,

Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous

préparer de plus funestes journées!

»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution

n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et

maréchaux? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie? Napoléon,

habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop

compté sur leur prévoyance? le souvenir de la campagne de Pologne,

pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats,

l'avait-il abusé; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance,

pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux

Russes eux-mêmes? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef,

a-t-elle donc été frappée? Sur quoi chacun a-t-il compté? car en

supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il

eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un

retour pacifique!»

La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur

propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états

despotiques, c'est à un seul à penser pour tous: aussi, celui-là seul

était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait

chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave,

dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour

si long et si désoeuvré, il y avait quelque chose de cet esprit

d'erreur,

_De la chute des rois funeste avant-coureur_.

Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait

reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de

rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité

d'attendre l'armée d'Italie qui retenait! À quoi devait-on attribuer

cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois

armées ennemies marchaient autour de nous?

»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le coeur du colosse russe,

ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer

Baltique et la mer Noire? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que,

loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes?

n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper

de ses bras menaçans? croyait-on les lui avoir liés, les avoir

paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au

nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces

alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.

»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur

a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se

heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers

Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale; aujourd'hui que

la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa

faute dont ils ont profité? se tiendront-ils derrière nous, quand ils

peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite?

Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou

plus audacieuse que ne l'a été la sienne? Augereau et sa brigade enlevés

sur cette route ne l'éclairent-ils point? qu'avait-on à faire dans cette

Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer

vite?

Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville,

donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite!

Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte

de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles!

comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si

l'on en pourrait sortir.

Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs

chevaux contre la glace? comme si l'on pouvait obtenir un travail

quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches; de

malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres,

pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui

d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si

considérable.

Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en

avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de

soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser

l'armée? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque

à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens? sans

distributions, à des bivouacs; enfin, de penser à une réorganisation

pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le

moindre attouchement peut dissoudre.»

Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où

plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir

tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de

la révolte générale des nations.

L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait

infructueux: ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui

restait de cavalerie; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au

passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval.

Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne

réclama, soit fatigue ou estime.

Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et

sans regret. C'était un être à part: toujours prêt sans être empressé,

calme et actif, d'une sévérité de moeurs remarquable, mais naturelle et

sans ostentation; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant

la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le

même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré; et

pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi

haut et aussitôt que les autres.

Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le

pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la

destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin

l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on

retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne

rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des

mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au

dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait

pas pu mettre en mouvement.

Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et

de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau

près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne

s'attachait pas exclusivement à la grande route; que de Viazma il

marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé; lorsqu'enfin on aurait dû

prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe,

ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt

trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler.

La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille

baïonnettes et deux mille cavaliers; Davoust et le premier corps, huit à

neuf mille; Ney et le troisième corps, cinq à six mille; le prince

Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille; Poniatowski, huit cents; Junot,

les Westphaliens, sept cents; Latour-Maubourg et le reste de la

cavalerie, quinze cents; on pouvait compter encore mille hommes de

cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était

parvenu à réunir.

Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans; en

vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà

l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces

faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que

surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue

trainée de canons et de bagages.

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui

est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à

mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais

enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que

successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait

l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de

les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les

traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la

ville.

Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes

de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer

tour à tour par les armes.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 33 / 68 题