CHAPITRE I.

CEPENDANT, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof

devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même

jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan

général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte

devenait effrayant.

Le 1er octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit

les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent

lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk; Tchitchakof,

derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa

supériorité sur Schwartzenberg; et tous deux, l'un descendant du nord,

l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers

Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà

ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la

famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon.

Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk; mais des

officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails: on

se pressait autour d'eux.

Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce

général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et

d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle

facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières

lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus

spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes;

c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de

l'hiver comme de l'ennemi.

Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de

partisans. Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays,

pour y chercher des vivres; celui des Russes de les leur arracher. Cette

petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres

ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils

s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même

par leurs guides.

Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces

de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de

Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point,

montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille.

Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois,

réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille

cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des

tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin,

remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et

se faire éclairer par eux.

Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à

gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de

l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre

pressante de ce maréchal à Macdonald: il lui demandait de s'opposer à la

marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui

envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien

détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement.

Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses

combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir

faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il

soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège.

Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura

immobile.

Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en

plus; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent

repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés

des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il

ne croyait pas qu'on osât accepter.

Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé

trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant

qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur

marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche,

appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive

gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La

Polota, affluent de la Düna, les séparait.

Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil; et

lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque

témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût

gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le

saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître; de sorte qu'ils

abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand

le nombre les força de reculer.

Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers.

Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de

leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu

des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter.

L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour. Sept

fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept

fois Witgenstein se crut vainqueur; enfin Saint-Cyr le découragea.

Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous

baignés du sang des Russes.

Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout

semblait perdu: C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement

était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué

d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils

furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y

attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le

perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés

par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette

mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans

Polotsk.

C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert

l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de

l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour

éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà

Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin

trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un

dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était

fini: les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et

quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.

La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le

trompait: elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni

au-dessus, ni au-dessous de sa position; ce qui était inexact, car

Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et

ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le

maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein.

Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses

forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal.

Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence; il comprit que

ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi

entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet

de quelque manoeuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle

ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières.

En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride

de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle

de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne; qu'elle renverse

la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette

nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En

même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de

Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français.

La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se

représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur,

sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant

pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue.

Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe

la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter

Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de

plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche,

protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce

nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la

ligne de Witgenstein; néanmoins ce Russe est encore resté inactif. Pour

commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il

a voulu le voir paraître.

Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent;

ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir

impossible. Saint-Cyr s'y refuse; il sent que les cinquante mille Russes

qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que

son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure

immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore

que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil

paraisse.

Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita

son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit

consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa

marche.

Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk,

quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître

dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à

Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à

Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français

reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois

armées à la vue l'une de l'autre.

Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie

traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et

dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret

d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux

autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant

toute la ligne fut embrasée.

Cet incendie dénonça leur mouvement: aussitôt toutes les batteries de

Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont

mis le feu à la ville; il a fallu en défendre les flammes pied à pied

comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat. Toutefois, la

retraite s'est faite en bon ordre: des deux côtés elle a été sanglante;

l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à

trois heures du matin.

Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce

combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes.

Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette

nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la

sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le

pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la

rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à

s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son

premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois

dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes.

[Illustration]

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 32 / 68 题