LE 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le
lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand
tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se
couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux
se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils
teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au
milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal
étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle
l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.
Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène
avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui,
deux mois avant, l'avait amené de Smolensk; mais alors le Wop qu'il
traversa n'était qu'un ruisseau; on l'avait à peine remarqué: on y
retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent
deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées,
et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines,
pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y
opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les
pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques,
le pont, deux fois rompu, était abandonné.
Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes
débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons
et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une
lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le
torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre
rive; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le
gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux. Un
chariot s'engrava; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.
Cependant le jour s'avançait; on s'épuisait en efforts inutiles; la
faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se
vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses
bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces
biens eurent à peine le temps de s'en séparer; pendant qu'ils
choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent
des chevaux, une foule de soldats accourent: c'est sur-tout sur les
voitures de luxe qu'ils se précipitent; ils brisent, ils enfoncent tout,
se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur
ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de
loin.
C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et
rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des
tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir,
ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de
Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant
épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte.
En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs
pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée
qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de
nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient
accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au
pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu
court, et dans l'instant il atteint son but; les caissons sautent, les
obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se
dispersent épouvantés.
Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division,
furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de
portée jusqu'au lendemain. Tout le reste, soldats, administrateurs,
femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis,
se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux
grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité
d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un
froid déjà intolérable, tous hésitèrent.
Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier.
Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus
faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent
point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait,
ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de
sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des
vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers;
ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils
les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs
lances.
L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans
vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses
généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces
maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims
sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de
reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout,
portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de
réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.
Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper
sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des
gardes royales et impériales: car, dans toute l'armée, c'était, chaque
nuit, des scènes pareilles. Les malheureux restaient silencieusement et
activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les
côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient
obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était
un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect
pour l'emportement de leurs généraux.
Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des
cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de
franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se
perdaient dans ses glaçons.
C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à
la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une
demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant
vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des
Cosaques de Platof.
Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du
vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à
l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée,
apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie
d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques
avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof,
avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses
deux flancs.
Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre
complet; que les hommes débandés, les femmes, les valets se
précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs:
qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus
qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même.
On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des
chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se
rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi
qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât,
s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.
On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle
il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux
portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent: elles enveloppèrent la
14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats
et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent
rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs
feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi
qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient
déjà; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient
mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi
cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le
prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.
C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été
culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi,
tous se précipitèrent vers le Dnieper: et ils s'amoncelaient à l'entrée
du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment
arrêta l'ennemi.
Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de
froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des
sentimens de l'âme sur les sensations du corps; car toute sensation
physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses
cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur
suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque. Les soldats du
4e régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne
de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord,
car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.
Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples
soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet
instinct qui veut du courage dans l'homme; enfin, par habitude et amour
de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure! Car
qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est
loué, blâmé ou regretté que par une escouade? mais le cercle de chacun
lui suffit: une petite association renferme autant de passions qu'une
grande. Les proportions des corps sont différentes; mais ils sont
composés des mêmes élémens: c'est la même vie qui les anime, et les
regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée
enflamment un général.
[Illustration]