LE 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et
la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit
dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant
reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où
lui-même les attendrait; mais ce vain projet s'évanouit avec la
préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje.
Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition; on en fit
une tardive et bien inutile distribution; les cantonnemens de Smolensk
furent alors projetés.
Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à
l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que
l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former
autour de lui et de l'empereur.
Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer
jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration
tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison.
Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre
destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le
ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait
réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par
l'étonnement général; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était
répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec
ses complices ou ses dupes.
L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de
loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y
virent rien. Il se concentra; ses premières et seules paroles à Daru
furent: «Eh bien! si nous étions restés à Moskou!» Puis il se hâta
d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de
correspondance.
Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses
émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement,
d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir
plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une
si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation,
et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il
put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la
grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc
pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir,
fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la
terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous
atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois.
Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle
hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et
qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le
lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant
à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il
s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout
entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de
Ney.
Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite,
mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à
Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de
Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures
abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant
par leur retour continuel.
Ce n'était point le sujet du message de Ney. En approchant de
Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel
étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer.
Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages; mais il
avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant
Dorogobouje.
Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige,
le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats,
l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait
amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque
générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui
restait de soldats et d'officiers; il se voyait obligé de reculer
précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait
avertir l'empereur.
Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac,
devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de
retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait
décontenancé l'armée; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et
qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il
annonçait, en achevait la désorganisation.
Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons,
régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les
voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous
grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec
une colonne, tantôt avec une autre; que l'ordre ne pouvant exister
devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de
régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution.
Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander
pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des
autres; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les
cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois
de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être
abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à
gagner autour du drapeau? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des
combats continuels, et la nuit la famine: jamais d'abris, des bivouacs
encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en
repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le
repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus;
il tuait.
Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon,
par masses; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus
qu'à fuir, disputer de vitesse: alors ce ne seraient plus les meilleurs
qui succomberaient; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les
restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à
l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la
responsabilité.
Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les
fuyards le dépassaient; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier
successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les
extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut
commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots: «Colonel, je ne
vous demande pas ces détails!» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce
désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa
force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir
celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.
Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute
cette retraite; elle était grave, silencieuse et résignée; souffrant
bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et
acceptant son malheur. Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui
donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et
se réorganiserait.»
Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres
abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances.
Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné; il
se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage:
dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des
canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en
arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les
sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le
fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.
Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos
voitures abandonnées; de là, ils fusillaient les soldats de Ney: la
moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies,
se décourage; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la
veille, fuyant parce qu'ils avaient fui; ce qu'avant ils auraient
regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une
de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence; exposant
sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux,
ni père, ni riche, ni puissant et considéré; enfin, comme s'il avait
encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il
redevint soldat il resta général: il s'aida du terrain, s'appuya d'une
hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses
colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent
vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.
Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée; elle
en profita pour s'écouler vers Smolensk. Le lendemain, et tous les jours
suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix
jours entiers.