CHAPITRE XIV.

ENFIN, l'armée a revu Smolensk; elle a touché à ce terme tant de fois

offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette

terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur

fatigue le repos; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être

oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil

réparateur; ils pourront refaire leur habillement: là, de nouvelles

chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués!

À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls

conservé leurs rangs; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers

d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du

Borysthène; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et

les portes de la ville; mais leur foule désordonnée, leurs figures

hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les

vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect

étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que

si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim,

elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées.

On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier.

Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une

horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns

ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les

portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons

chargés de les repousser; ils les ont trouvés inexorables: il a fallu

qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et

en ordre.

C'était la vieille et jeune garde. Les hommes débandés n'entrèrent qu'à

sa suite: eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14,

arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que

pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances

les rendirent injustes; ils la maudirent: «Seraient-ils donc sans cesse

sacrifiés à cette classe privilégiée! à cette vaine parure qu'on ne

voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux

distributions! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes? pour les

obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée?» On ne

pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre;

qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la

préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un

plus puissant effort.

Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée; ils ont

laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus

faibles d'entre eux: l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont

achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur

faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux

magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les

portes; car on les en a repoussés: «Qui sont-ils? de quel corps? comment

les reconnaître? Les distributeurs des vivres en sont responsables; ils

ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de

reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont

confiées; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne

savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi.

Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le

pillage. Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent

la famine: par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et

arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs: ils n'y trouvent point

d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois; les

malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les

ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route

passant au travers d'un vain nom; c'est un nouveau bivouac dans de

trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de

quitter.

Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux; ils les

rejoignent momentanément pour y trouver des vivres; mais tout le pain

qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué: il n'y avait plus

de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des

légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour

empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes

des magasins; puis, quand après de longues formalités ces misérables

vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs

régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres

de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour

l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de

ces infortunés.

Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses

souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de

douleurs se déroulait devant nous; il fallait marcher encore quarante

jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens,

s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir. Quelques

autres se révoltèrent contre leur destinée; ils ne comptèrent plus que

sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.

Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus

faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons

mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils

avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que

le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour

sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom

obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous

les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si

des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me

serais tu sur des détails si dégoûtans; car ces atrocités furent rares,

et l'on fit justice des plus coupables.

L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de

désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et

n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur

quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille

hommes; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie.

La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des

hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la

vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon.

Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses

supplications.

«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant

l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de

terreur et de destruction. On y mourait de faim comme sur la route.

Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient

d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles

motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs

lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en

Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises; elles seules

avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté

que deux cents quintaux de farine et de riz: plusieurs centaines de

boeufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles.

Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les

jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts

tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient

été atteints: les uns étaient devenus comme imbéciles; ils pleuraient,

ou fixaient la terre d'un oeil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu

dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes; puis, au

milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un

rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts.

En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre

des boeufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus

ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient

mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter

le coup. D'autres malheurs sont arrivés: plusieurs convois ont été

interceptés, des magasins pris; un parc de huit cents boeufs vient

d'être enlevé à Krasnoé.»

Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité

de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient

fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze

mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que

l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville.

Tous avaient vécu sur les magasins; il avait fallu délivrer près de

soixante mille rations par jour; enfin on avait poussé des vivres et des

troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.»

Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient

encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux

villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres

d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première

ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était

incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le

résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité.

Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les

bornes humaines avaient été dépassées: le génie de Napoléon, en voulant

s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme

perdu dans l'espace; quelque grande que fût sa mesure, il avait été

au-delà.

Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion

sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher

de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son

audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un

premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de

l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen; c'était Fernand Cortez; c'était

le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses

soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue; c'était enfin César,

risquant sur une barque toute sa fortune.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 30 / 68 题