TOUTEFOIS, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à
Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil
brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui
semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de
mort qui déjà nous environnaient.
Mais le 6 novembre, le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée
marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent:
bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros
flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette
terre et à ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est
confondu et méconnaissable: les objets changent d'aspect; on marche sans
savoir où l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle.
Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces
tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la
tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; leur
surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous
nos pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y
restent ensevelis.
Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente fouette dans leurs
visages la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre; elle semble
vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moskovite,
sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts: il pénètre au
travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs
habits mouillés se gèlent sur eux; cette enveloppe de glace saisit
leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe
leur respiration; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme
des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.
Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la
neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque
débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse
trébucher et tomber. Là, ils gémissent en vain; bientôt la neige les
couvre; de légères éminences les font reconnaître: voilà leur sépulture!
La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ
funéraire: les plus intrépides ou les plus indifférens s'affectent; ils
passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour
d'eux, tout est neige: leur vue se perd dans cette immense et triste
uniformité; l'imagination s'étonne: c'est comme un grand linceul dont la
nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont
de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et
la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande
tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une
nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.
Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais
depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles
parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes
fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles
se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était
sans elles: car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur
arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil
qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y
entretenir un reste de chaleur et de vie.
Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt
isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs
drapeaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs
colonnes. Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient
séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans
défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur
conservation.
La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se
dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri
pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a été
dévasté sur une largeur de sept à huit lieues; ils ne rencontrent que
des Cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent,
les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expier tous
nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui
ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils
n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la
faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques
et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande
route.
La nuit arrive alors, une nuit de seize heures! Mais, sur cette neige
qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer,
où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour
allumer les feux! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés,
arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des
chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir, mais la tempête,
toujours active, disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins,
tous chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes; leur neige,
celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de
la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des
premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.
Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers
et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas: c'étaient des lambeaux
maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour
bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau
de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus
roides morts, marquèrent les bivouacs; les alentours étaient jonchés des
corps de plusieurs milliers de chevaux.
Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans
cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse
par une civilisation avancée, le désordre se mit vite; le découragement
et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant
sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac,
à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes
encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en
eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et
de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des
soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires: ils
s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient
approcher, et où tout leur avait été promis.
Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid
qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force
d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de
nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien
de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté
hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode,
il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et,
jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout
abandonner.
De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il
n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est
qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou: des
canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand
Yvan y furent noyés; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous
avions tout sacrifié, devenaient à charge: il ne s'agissait plus
d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage,
l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des
tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce
qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.