LE 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses
équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs
du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par
une armée; derrière lui, son arrière-garde coupée; à sa droite, la
plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les
lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney,
qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.
Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout
est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage
aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie
ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les
colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà
même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en
étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney
lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et
leur fit lâcher prise.
En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à
l'arrière-garde italienne; ils se font jour, et pendant que, réunis au
vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement
derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant
aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend
l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène
lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la
route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à
déborder leurs ailes.
Par le succès de cette première manoeuvre, les deux corps français et
italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais
seulement la possibilité de la défendre. Ils comptaient encore trente
mille hommes; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait
du désordre. Cette manoeuvre précipitée, cette surprise, tant de misère,
et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans
armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.
Ce spectacle encouragea l'ennemi; il crut à une déroute. Son artillerie,
supérieure en nombre, manoeuvrait au galop; elle prenait en écharpe et
en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à
Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine.
Cependant, Davoust et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs
plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la
Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges,
soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les
batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs
pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et
combattre l'exemple du mal par un noble exemple.
Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours;
et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout où il pouvait le plus
nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux
maréchal se reposant indifféremment avec son armée au bruit du combat.
L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement; il
ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître; il
lui déclare qu'à l'instant même, un de ses Anglais va courir à
Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés.
Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction;
soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et
que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le
poids de tant de ruines; soit que, par un autre effet de la vieillesse,
on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et
temporiseur quand on n'a plus de temps à perdre. Il parut encore croire,
comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre
Napoléon; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez
vaincu par la nature; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette
victoire, et au ciel russe sa vengeance.
Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps
de bataille français; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer, ils y
firent d'affreux ravages. Eugène et Davoust s'affaiblissaient; et comme
ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent
que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Viazma par
le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché.
Ce n'était qu'une avant-garde; mais le bruit de cette bataille en
arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le
combat durait déjà depuis sept heures; les bagages devaient être
écoulés, la nuit s'approchait; les généraux français commencèrent donc à
se retirer.
Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un
mémorable effort des 25e, 57e et 85e régimens, et la protection
d'un ravin, le corps de Davoust eût été enfoncé, tourné par sa droite,
et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus
rapidement sa retraite au travers de Viazma; mais les Russes l'y
suivirent: ils avaient pénétré dans cette ville lorsque Davoust, poussé
par vingt mille hommes et écrasé par quatre-vingts pièces de canon,
voulut y passer à son tour.
La division Morand s'engagea la première dans la ville: elle marchait
avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient
les sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle. La surprise fut
complète et le désordre grand: toutefois Morand rallia, raffermit les
siens, rétablit le combat, et se fit jour.
Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division.
Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de
Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés,
les culbuta, et s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement
sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux
pour tous; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de
soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que
vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs
manoeuvres, encore furent-elles exécutées sans accord.
Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue
mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant
ajourné, et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés,
des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de
soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur; mais il y avait
dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout
réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque
régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les
soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs
accoutumés.
Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma,
et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch,
dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double
obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves
soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes. Le
lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur
petit nombre.