DE Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour
attendre le prince Eugène et Davoust, et pour observer le chemin de
Medyn et d'Inknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de
Smolensk; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait
amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1er novembre, après
trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun
avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était
endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et
ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers
Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le
premier, le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davoust,
qu'il jugeait fatigué.
Il se plaignait de la lenteur de celui-ci; il lui reprochait d'être
encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé
que de trois journées: il jugeait le génie de ce maréchal trop
méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière.
L'armée entière, et sur-tout le corps du prince Eugène, répétait ces
plaintes: elle disait «que, par une suite de son esprit d'ordre et
d'opiniâtreté, Davoust s'était laissé atteindre dès l'abbaye de
Kolotskoï; que là, il avait fait à de misérables Cosaques l'honneur de
se retirer devant eux, pas à pas, et par bataillons carrés, comme s'ils
eussent été des Mamelouks! que Platof, avec ses canons, avait mordu de
loin sur les masses profondes qu'il lui avait présentées; qu'alors
seulement le maréchal ne leur avait plus opposé que quelques lignes
minces qui s'étaient reployées promptement, et quelques pièces légères,
dont les premiers coups avaient suffi; mais que ces manoeuvres, et des
fourrages entrepris régulièrement, avaient fait perdre un temps toujours
précieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de
laquelle la plus habile manoeuvre était de passer vite.»
À cela, Davoust répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce
de désordre: elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette
fuite; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et
le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.
Il ajoutait: «qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à
surmonter; c'était un pays complètement dévasté, des maisons, des arbres
brûlés jusqu'à leurs racines; car ce n'était pas à lui, qui venait le
dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire; l'incendie le
précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde! Et sans doute
qu'on oubliait de même ce chemin couvert d'un givre battu et miroité par
les pas de tous ceux qui le devançaient; et ces gués défoncés, ces ponts
rompus, qu'on avait eu garde de réparer; chaque corps, hors des combats,
ne s'occupant que de lui seul.
«Ignorait-on encore que toute la foule désolée des traîneurs des autres
corps, à cheval, à pieds, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme
dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la
partie la plus attaquée. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et
les Cosaques, poussant les uns et poussé par les autres.
«C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le bourbier de
Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout encombré d'équipages. Il les avait
arrachés de ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux que leurs
feux éclairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se
mêlait à sa voix.» Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore
se résoudre à laisser à l'ennemi tant de trophées; ils ne s'y
résignaient qu'après des efforts superflus et à la dernière extrémité,
ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.
En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds
marécageux. Une pente de verglas y entraînait les voitures; elles s'y
enfonçaient: pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe
opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un
fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre; à tout moment eux et leurs
conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des
soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient;
puis, sur des feux, faits des débris de leurs voitures, ils grillaient
ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.
Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous
sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et
couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils
abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux;
ils s'y attelaient eux-mêmes; les Cosaques, qui voyaient de loin ce
désastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pièces légères
portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce
désordre et l'augmentaient.
Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force
de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient
arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce
jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et
éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince
Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le
vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger
qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le
prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats
d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts
étaient toujours si pénibles.
Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit,
l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite
avait fait cesser la sienne: elle côtoyait les deux corps français et
celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses
colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle
de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma.
Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette
avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable,
avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi
remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit
blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués
autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes
de la guerre; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet
art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est
prompt à se décider; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des
lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations
subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans
prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique,
dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.
C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait
avoir à combattre.