CEPENDANT, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux
recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette
sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant
l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses
deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les
morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut
d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un
ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent
d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui
disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.
Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï,
spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À
Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat
était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre
ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en
eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait,
excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs,
donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour
être exécutés.
Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le
dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient
encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils
virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y
avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la
porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains
suppliantes.
L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût,
reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à
Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes
prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour
faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés
que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une
multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette
espèce que déjà l'on était obligé de faire.
Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés
venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables,
dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en
murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se
turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se
laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de
solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à
leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les
premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce
crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint
jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives
et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi
toutes les affections.
Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz,
surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement.
On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière,
et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que
deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des
Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun,
suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent.
Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes.
Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà
donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur
l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos
blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer
d'horribles représailles?»
Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient
cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les
enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était
sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger?
l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le
dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus
s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie,
c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal
venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.
Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée
d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de
ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux
flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les
premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite
devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon
contraint de céder et de fuir.
Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction
qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de
plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie
qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas
abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais
cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur
universel.
La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut
dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et
parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses
paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant
de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua
l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa;
«c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le
perfide y avait entraîné Alexandre et lui!»
Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées
avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà
celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient
peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et
rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.