CHAPITRE VIII.

CEPENDANT, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux

recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette

sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant

l'air de ses gémissemens. On y courut: c'était un soldat français. Ses

deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les

morts; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut

d'abord son abri; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un

ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent

d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui

disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.

Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï,

spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À

Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos; là, du moins, le combat

était fini; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre

ses victimes échappées au combat; elle s'y acharnait, elle pénétrait en

eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait,

excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs,

donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour

être exécutés.

Toutefois; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le

dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient

encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils

virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y

avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la

porte; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains

suppliantes.

L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût,

reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à

Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes

prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis. Il s'arrêta pour

faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés

que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une

multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette

espèce que déjà l'on était obligé de faire.

Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés

venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables,

dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en

murmurant ce nouveau poids; on les contraignit à l'accepter: ils se

turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent; ils se

laissèrent dépasser par leurs colonnes; alors, profitant d'un instant de

solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à

leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les

premières voitures qui passèrent: c'était un général. On sut par lui ce

crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne; il parvint

jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives

et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi

toutes les affections.

Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz,

surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement.

On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière,

et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que

deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des

Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun,

suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent.

Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes.

Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà

donc la civilisation que nous apportions en Russie! Quel serait sur

l'ennemi l'effet de cette barbarie? Ne lui laissions-nous pas nos

blessés, une foule de prisonniers? Lui manquerait-il de quoi exercer

d'horribles représailles?»

Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient

cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les

enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était

sans doute encore une barbarie; mais que pouvait-on faire? Les échanger?

l'ennemi s'y refusait. Les relâcher? ils auraient été publier le

dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus

s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie,

c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal

venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.

Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit; mais cette première journée

d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de

ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux

flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les

premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste; la retraite

devenait fuite; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon

contraint de céder et de fuir.

Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction

qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de

plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie

qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas

abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes. Mais

cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur

universel.

La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut

dans une halle de ce jour: là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et

parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses

paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant

de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua

l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa;

«c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le

perfide y avait entraîné Alexandre et lui!»

Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées

avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà

celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient

peut-être, s'irrita; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et

rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 24 / 68 题