LE 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de
blessés; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme
à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de
quelques werstes, et l'hiver commença! Ainsi, après un combat terrible,
et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait
emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était
avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres;
et l'hiver l'avait atteinte.
Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la
retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les
chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière
soi vint alors; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des
caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin,
l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un
pénible voyage; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se
rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut
envoyé par Davoust.
D'abord il le questionna négligemment: mais le hasard voulut que ce
Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances; il
répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.»
Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là,
comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme
celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et
au milieu d'une insurrection générale? Cependant, son premier mouvement
le porta à mépriser cet avis; car, soit fierté, soit expérience, il
s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il
aurait eue à leur place.
Ici pourtant, il eut un autre motif. Sa sécurité n'était qu'affectée,
car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn,
celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française: et
Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa
dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet
sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris; mais en
même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte,
et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un
séjour et des vivres à cette troupe d'élite: s'assurer de plus près de
la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.
Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil; il parut s'en
venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de
vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur! On
sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène; et nous, étrangers.
Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint
morne, la marche pénible, la consternation commença.
À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce
n'était qu'un gros ruisseau: deux arbres, autant de chevalets et
quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage: mais le
désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté.
On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait
que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point
d'état-major, point d'ordre général, point de noeud commun, rien qui
liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de
leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur
lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée
des détails de son armée; et Berthier, placé comme intermédiaire entre
lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop
de ménagemens. Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.
L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta
de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne
répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait
pas été dicté par l'empereur: il ne se croyait donc pas coupable, car
Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours
prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait; il répétait
l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était
oublié sans ressource.
Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant
les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour
de soi; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres
coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés; le
plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan
éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de
casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de
lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang.
Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés.
Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines,
dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire:
c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt.
Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille!» forma un long et
triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid,
la faim et l'ennemi pressaient; seulement on détournait la tête en
marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de
tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait
abandonner.
C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus
grandes pages de notre histoire. Quelques débris le disaient encore, et
bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec
indifférence sur ce champ semblable à tous les autres; cependant, quand
il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur
ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera
les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il
s'écriera: «Quels hommes! quel chef! quelle destinée! Ce sont eux qui,
treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par
l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis
l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de
nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore! Qui donc les a
poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce n'étaient point des
barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes,
des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses: au contraire,
ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et
ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber,
chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les
a poussés? Eh quoi donc? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là
infaillible! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement
commencé! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable
passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la
mort, pour chercher l'immortalité.»