NAPOLÉON, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à
Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois
qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de
scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est
détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et
demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion,
les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus
guère, s'attendant à tout.
Mortier avait obéi; le Kremlin n'existait plus: des tonneaux de poudre
avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent
quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le
maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus
russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur
Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.
Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur
lesquels Mortier pût compter; les autres, cavaliers démontés, hommes de
régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes
pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie,
formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement: ils
ne devaient pas tarder à se disperser.
On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses
vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et
l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune; mais qu'au
reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier
s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin,
puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de
la ville. C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que
Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les
avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de
l'armée.
Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur
les voitures de la jeune garde; sur celles de la cavalerie à pied, et
sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux
hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à
ceux qui sauvaient des citoyens; le duc de Trévise en méritera autant
qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses
chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a
fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure,
qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les
chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles.
L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de
Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par
les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français;
qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour
leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils
mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»
Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les
Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré
vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le coeur, à mesure
que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille
Russes, que commandait Wintzingerode.
Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de
reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé,
s'emporta loin des siens; il traverse, en courant, la colonie
géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre
des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant
pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle,
agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.
On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du
droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui
répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être
pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et
qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée!» Alors n'espérant plus en
imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.
Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour
jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés;
mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un
artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà; ses progrès
étaient calculés: on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre
l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais
condamnés.
Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement,
d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du
pillage, accourent, s'approchent; ils écoutent, et s'enhardissant du
calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer; ils
montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand
tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces
murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait
abandonnés; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons
d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie
effroyable.
La terre trembla sous les pas de Mortier. À dix lieues plus loin, à
Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet
accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le
lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que
tout est détruit; que cette ancienne citadelle, qui datait des
commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été; que
désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres; qu'un cloaque impur
et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux
mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder
l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite
tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers
d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se
sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg;
double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et
du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche
offensive.
C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire
tout le pays qu'il abandonne; il lui répugne d'aggraver les malheurs de
cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui
font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille
propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille
serfs, innocens de toutes ces barbaries.»
Il n'était point alors aigri par le malheur; mais en trois jours, tout
avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette
même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus.
C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant,
il avait conservé; en se retirant, il détruira: soit nécessité, pour
ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux,
soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord
légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux
d'attaque.
Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point
du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour
l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne
laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables
de l'état de guerre; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à
cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof
avait répondu: «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme
russe;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses
milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.
Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre
l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général
allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu; son
accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le
chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous?» lui cria-t-il en croisant les
bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même; «qui
êtes vous? un homme sans patrie! Vous avez toujours été mon ennemi
personnel! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé
dans leurs rangs! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé
du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de
la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la
confédération du Rhin; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi
ordinaire, vous êtes un rebelle; j'ai le droit de vous faire juger!
Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là!» Les gendarmes restèrent
immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces
scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.
L'empereur reprit: «Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces
villages en flammes! À qui doit-on reprocher ces désastres? à cinquante
aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur
le continent; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont
provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison
de toutes ces fanfaronnades.»
Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme
lui: «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher; vous
êtes Russe, vous faites votre devoir; mais comment un homme de l'une des
premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un
étranger mercenaire? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe; cet emploi
sera beaucoup plus honorable.»
Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes
paroles que par son attitude: elle fut calme comme sa réplique. Il
répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa
famille; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la
reconnaissance l'avait rendu son sujet; qu'il était au poste que son
bienfaiteur lui avait assigné; qu'il avait donc fait son devoir.»
Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint
aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands
qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de
lui on apprécia sa violence. Elle déplut; on n'en tint compte, et chacun
s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins
continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode
et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce
jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son
général; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa
colère.