DANS cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes.
Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne
s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque
pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous
lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu'il
envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-même se placer en
travers du chemin de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles générales
ne sont plus à craindre.
Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson,
cet Anglais actif; remuant, celui qu'on vit en Égypte, en Espagne, et
par-tout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans
l'armée russe les alliés; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof,
un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles
d'aversion: sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne
manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient.
Vilson lui reproche son inconcevable lenteur: cinq fois dans une seule
journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo;
et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat
était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par
une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit
insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent
plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de
Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et
s'était arrêté trop tôt.
Vilson continue, il l'interpelle; il lui demande pour le lendemain une
bataille décisive, et, sur son refus, il s'écrie «qu'il veut donc ouvrir
un libre passage à Napoléon! le laisser s'échapper avec sa victoire!
Quel cri d'indignation s'élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute
l'Europe! n'entend-il pas déjà les murmures des siens!»
Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à
l'ennemi un pont d'or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle
le sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas? pourquoi l'arrêter,
le forcer à vaincre? Le temps suffit contre lui: de tous les alliés des
Russes, l'hiver est le plus sûr; il veut attendre son secours. Pour
l'armée russe, elle est à lui; elle lui obéira malgré les clameurs de
Vilson; Alexandre bien informé l'approuvera: que lui importe
l'Angleterre? est-ce donc pour elle qu'il combat? Avant tout il est
Russe; il veut que la Russie soit délivrée; elle va l'être sans courir
encore la chance d'une bataille; et, quant au reste de l'Europe, il lui
importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine».
Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée
française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé
d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses
divisions, et sept cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées, on
ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé; Vilson y croit
lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin
fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la
vue de l'ennemi, lui paraît impraticable: il faut enfin que Kutusof
vainque ou périsse; et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille
décisive; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la
Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.
Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs; il
jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre; il triomphe en
voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible:
Beningsen seul en doute encore. Néanmoins l'Anglais, en songeant que la
position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le
jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le
réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir
vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà,
sur l'Ocka, tout était prêt pour son passage.
C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se
retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le
dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.
Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit
de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était
adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là,
toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre,
se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si
amoncelée qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs
heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques
boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre.
Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut
lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et
quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la
guerre: on n'essaie, on n'ose jamais assez. «L'ost ignore ce que fait
l'ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps
ennemis; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux
armées en présence!
Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence
à Moskou, qu'ici il manqua de témérité: il se fatigua; ces deux
échauffourées de Cosaques l'avaient dégoûté; ses blessés
l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de
résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut
à une retraite précipitée.
Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de
Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que
commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq
mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de
quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la
grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux
baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle, son chef, sombre
et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication
avec les places de la Vistule.
Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux
points d'arrêt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de
ces deux villes ses deux grands dépôts; d'immenses magasins y sont
réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc
gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc
droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues
et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement
graduel de Saint-Cyr.
Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille
hommes de troupes fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les
premiers jours de septembre; il compte sur les détachemens qu'envoient
les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs
ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront
successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans
les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de
regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu'on
croie que sa présence, s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de
Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof; et menacera
Alexandre jusque dans sa seconde capitale.
C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Düna. Mais ce n'est
point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose;
il sent que ce n'est pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra
garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces
vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de
profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver
pourra rendre solide: alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver
jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de
bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler.
S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à
Vitepsk; s'il y avait conservé et rétabli son armée; si Tormasof,
Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie; si, dans ces
riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers
d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et
non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent
lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec
l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus
loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais
de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des
quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent.
Mais y arrivera-t-il à temps? Il doit le croire. Dombrowski et ses
Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour
contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux; il
est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais,
que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter
à plus de cinquante mille hommes. Il a poursuivi Tormasof jusque sur le
Styr.
Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes
de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a
pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes; que
l'Autrichien s'est arrêté; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre,
de reculer derrière le Bug; mais il a dû repasser ce fleuve à
Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.
Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et
qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que
Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes
répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes
enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins
et lui couper sa retraite.