MES compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, où s'arrêta la
conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où
commença le grand écroulement de notre fortune? Vous représentez-vous
encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les
bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos.
D'un côté, les Français venant du nord qu'ils évitent; de l'autre, à
l'entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous
repousser sur leur puissant hiver; Napoléon entre ces deux armées; au
milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi à l'ouest,
sur les routes de Kalougha et de Medyn: toutes deux lui sont fermées.
Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent
prêts à lui disputer vingt lieues de défilés; du côté de Medyn, il voit
une cavalerie nombreuse: c'est Platof et ces mêmes hordes qui viennent
de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui l'ont traversé de part en
part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur
son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus.
C'est de ce côté que les yeux de l'empereur se sont attachés le plus
long-temps; qu'il a écouté ses chefs, et consulté ses cartes; puis, tout
chargé de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir
lentement dans son quartier-général.
Murat, le prince Eugène, Berthier, Davoust et Bessières l'avaient suivi.
Cette chétive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur,
deux rois, trois généraux d'armée. Ils allaient y décider de l'Europe et
de l'armée qui l'avait conquise. Smolensk était le but! Y marchera-t-on
par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk? Cependant Napoléon est assis devant une
table; sa tête s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans
doute aussi la détresse qu'ils expriment.
On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murat,
qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation.
N'écoutant que son génie tout entier dans la chaleur de son sang, il
s'élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui
élèvent ou précipitent.
Il se lève, il s'écrie «qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais
qu'à la guerre c'est aux circonstances à décider de tout, et à donner à
chaque chose son nom; que là où il n'y a plus qu'à attaquer, la prudence
devient témérité, et la témérité prudence; que s'arrêter est impossible,
fuir, dangereux; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude
menaçante des Russes, et leurs bois impénétrables? il les méprise. Qu'on
lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et
il va s'enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser
tout, et rouvrir à l'armée la route de Kalougha.»
Ici, Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue en
disant «que c'était assez de témérités; qu'on n'avait que trop fait pour
la gloire; qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver les restes de
l'armée.»
Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l'idée d'obéir au roi
de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde,
qu'il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle
consistaient son commandement et son utilité, Bessières, qui se sent
soutenu, ose ajouter «que pour de pareils efforts, dans l'armée, dans la
garde même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que, les transports
étant insuffisans, désormais le vainqueur atteint, resterait en proie
aux vaincus; qu'ainsi toute blessure serait mortelle: Murat serait donc
suivi mollement. Et dans quelle position? on venait d'en reconnaître la
force; contre quels ennemis? n'avait-on pas remarqué le champ de
bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, à peine
armées et vêtues, venaient de s'y faire tuer? Ce maréchal finit, en
prononçant le mot de _retraite_, que l'empereur approuva de son silence.
Aussitôt le prince d'Eckmühl déclara que «puisqu'on se décidait à se
retirer, il demandait que ce fût par Medyn et Smolensk.» Mais Murat
interrompt Davoust; et soit inimitié ou découragement, suite ordinaire
d'une témérité repoussée, il s'étonne «qu'on ose proposer à l'empereur
une si grande imprudence. Davoust a-t-il juré la perte de l'armée?
veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se traîner sans
guides et incertaine sur une route inconnue, à portée de Kutusof,
offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi? sera-ce lui, Davoust qui
la défendra? Pourquoi, quand derrière nous Borowsk et Kéréia nous
conduisent sans danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut? Là, des
vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est connu, aucun
traître ne nous égarera.»
À ces mots, Davoust, tout brûlant d'une colère qu'il concentre avec
effort, répond «qu'il propose une retraite à travers un sol fertile, sur
une route vierge, nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore
debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve
pas pour nous couper la route de Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne
Murat. Et quelle route! un désert de sable et de cendres, où des convois
de blessés s'ajouteront à nos embarras, où nous ne trouverons que des
débris, des traces de sang, des squelettes, et la famine!
Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande; qu'il obéira à
l'ordre qui lui sera contraire avec le même zèle qu'il exécuterait celui
qu'il aurait inspiré; mais que l'empereur seul avait le droit de lui
imposer silence, et non Murat, qui n'était pas son souverain, et qui ne
le serait jamais!»
La querelle s'échauffant, Bessières et Berthier s'interposèrent. Pour
l'empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait
insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots:
«C'est bien, messieurs, je me déciderai.»
Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord
l'éloignait le plus promptement de l'ennemi; mais il fallut encore un
cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si
nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat
intérieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont
dit que le rapport d'une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à
quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui
acheva de le déterminer à cette funeste résolution.
Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord,
au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de
Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.