CHAPITRE III.

QUAND l'empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas

à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau

et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de

bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de

Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja.

Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale,

obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de

l'Europe allait se décider.

Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles.

Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une

bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir,

Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services,

et sur-tout à l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui comme

à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon

comme d'un autre monarque; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui

être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable; qu'enfin,

il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires; et

l'empereur fatigué s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait

avoir formés.

Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis.

Bessières a obéi: il a soigneusement parcouru le front de la position

des Russes: «Elle est, dit-il, inattaquable!--Ô ciel! s'écrie l'empereur

en joignant les mains, avez-vous bien vu! est-il bien vrai! m'en

répondez-vous!» Bessières répète son assertion: il affirme «que trois

cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors

Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester

comme enseveli dans le plus profond abattement. «Son armée est

victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manoeuvre déjouée:

Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prévenu! Et il ne peut accuser son

étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie!

hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre? sa

fortune ne lui a donc pas manqué, c'est lui qui a manqué à sa fortune.»

Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande

stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. À

peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de

tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le

travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève,

appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse:

c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son

esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince

d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et

à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient

entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski

sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté,

qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc

l'avis de son officier d'ordonnance.

Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et

s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle

de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait

qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la

Louja embrasse de son contour: quelques officiers seulement suivaient

l'empereur. Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas

été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore

atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie

et de voitures de luxe: c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait

sans défiance.

On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis

de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent: déjà

quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant,

n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout

effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures

s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait; les uns voulaient

continuer, d'autres retourner: elles se croisèrent, se culbutèrent, ce

fut bientôt un tumulte, un désordre complet.

L'empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une

terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils

les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore; et

si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font

tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût

pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces

clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive

l'empereur.»

C'était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde

victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et

le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage; et dans cet instant

même où l'empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis

d'une rivière ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à un

projet si audacieux, ils l'exécutaient!

Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le

temps de dire à l'empereur: «Ce sont eux, retournez!» L'empereur, soit

qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina, et il allait être

enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en

arrière en lui criant: «Il le faut!» L'empereur n'eut qu'un moment pour

s'échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier

enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le

renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde

dégagèrent ce général.

Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout,

chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant

dans les bois pour les dépouiller; puis détournant les chevaux attelés

aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une

victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde

accourut: à cette vue ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce

torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en

abandonnant tout ce qu'il entraînait.

Cependant plusieurs de ces barbares, s'étaient montrés audacieux jusqu'à

l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos

escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils

comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté

de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était

opérée sans désordre: ils avaient fait face plusieurs fois, sans

attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient

à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous

avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs

canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait

réfléchir. Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve

et entière.

L'empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu'à son quartier-général,

y resta une demi-heure, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, et

le lendemain d'une victoire, et qu'il eût été obligé de fuir! Il s'en

prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère;

puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le

vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.

La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut

d'une plus terrible éloquence! Ses formes prononcées, ses ruines toutes

sanglantes; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la

longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons;

des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décombres, et se

traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi

consumés, en poussant des cris lamentables; enfin, le bruit lugubre des

tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de

leurs colonels et de leurs généraux tués; tout attestait le choc le plus

acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire; il s'écria «que

l'honneur d'une si belle journée appartenait tout entier au prince

Eugène;» mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle

l'augmenta. Il s'avança ensuite dans la plaine haute.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 19 / 68 题