LE 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour
l'empereur; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division
avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les
bois qui la dominent: c'était une position forte, à portée de Kutusof,
et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de
Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer,
et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut
guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.
Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un
combat très-vif arriva jusqu'à lui: alors il s'inquiète, il court se
placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu?
sa manoeuvre était-elle manquée? n'avait-il point mis assez de rapidité
dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de
Kutusof?».
En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement
qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par
cent dix werstes; quatre journées suffisaient pour les franchir: on en
met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde; les
chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara
et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est
vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne
pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater
tous nos malheurs de ce séjour.
Cependant l'empereur écoute encore: le bruit augmente. «Est-ce donc une
bataille!» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne
s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe
Davoust qui le suit; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ
de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand
tout était décidé.
Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout
expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de
Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours; puis
gravir contre une colline escarpée: c'est sur ce penchant rapide,
entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une
plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face,
qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp
retranché de Kutusof.
»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi; mais il ne crut pas devoir
placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière,
d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise
nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de
la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que
par deux bataillons.
»La nuit finissait; il était quatre heures, tout dormait encore dans les
bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les
Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris
épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les
postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division: et ce
n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon!
Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues
de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»
Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques
officiers; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment.
À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est
déployé devant lui: la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de
tirailleurs russes disputaient ses rives.»
Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde
plongeait ses feux sur Delzons: au-delà, sur la plaine haute, toute
l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par
les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se
retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles
dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position: déjà
même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de
Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de
parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.
En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son
côté, bordent la rivière; ses feux traversent le fond du repli dans
lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable,
et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte
retraite, ou par une attaque impétueuse; mais c'était devant nous
qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.
Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de
Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui
monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux:
Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée; les Russes rompus
sont renversés; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les
hauteurs.
Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus
qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui
s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple,
quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre. On vit
alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer
dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une
seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.
Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot
remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et
dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située
à gauche du grand chemin, le dominait; on lui dut la victoire. Cinq
fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes
russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et
tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et
ralentirent leur impulsion; puis, quand nous reprenions l'offensive,
cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos
attaques.
À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de
Russes l'assaillent; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se
tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les
secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres;
et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand
effort, fut successivement détruit sans résultat.
Enfin, toute la 14e division s'engage; alors le combat remonte et
regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français
dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils
sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à
découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus: alors,
écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent;
de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent
et se brisent; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et
les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.
Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois; en
reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu;
les recrues russes fanatisées s'acharnent; nos soldats s'indignent; on
se bat corps à corps: on en voit se saisir d'une main, frapper de
l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans
les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés
par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs
squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'oeil y
démêle un reste de forme humaine.
Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un
chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le
temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il
fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le
reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.
La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle; elle s'avance
en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la
ville. C'étaient des Italiens, des recrues; c'était la première fois
qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme,
ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui
rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on
craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet
âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les
riches leur fortune.
Le choc fut terrible; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout
perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se
dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons,
qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.
Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse
croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer
du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa
dernière réserve; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à
ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment;
elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la
guerre est encore reportée sur les hauteurs.
En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient,
à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont;
et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont
traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils
s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des
canons ennemis: mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe
est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier; leurs rangs s'ouvrirent,
la cavalerie ennemie les attaqua; ils furent repoussés jusque dans les
jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent; Français et
Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville,
et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de
Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.
C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond
d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs
têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville
bâtie sur un penchant rapide.
Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où
sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être
blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas; elle
n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés. On se
rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier en
sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne
faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On
gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être
épargné.
En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23
au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz; et
cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment; qu'une
division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été
négligemment aventurée; que les corps d'armée étaient restés hors de
portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et
décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl! Pourquoi cette marche molle et
pesante, dans une circonstance si critique? Etait-ce notre artillerie et
nos bagages qui nous avaient tant alanguis? c'était là ce qu'il y avait
de plus vraisemblable.