CHAPITRE I.

DANS la partie méridionale de Moskou, près de l'une de ses portes, l'un

de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes; toutes

deux vont à Kalougha: l'une celle de gauche, est la plus ancienne;

l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre

Murat. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moskou le 19

octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les

frontières de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk.

L'un deux, Rapp, observa «qu'il était tard, et que l'hiver pourrait nous

atteindre en chemin.» L'empereur répondit, «qu'il avait dû laisser aux

soldats le temps de se refaire, et aux blessés rassemblés dans Moskou,

Mojaïsk et Kolotskoï, celui de s'écouler vers Smolensk.» Puis, montrant

un ciel toujours pur, il leur demanda «si dans ce soleil brillant ils ne

reconnaissaient pas son étoile?» Mais cet appel à sa fortune et

l'expression sinistre de ses traits, démentaient la sécurité qu'il

affectait.

Napoléon, entré dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et

vingt mille malades et blessés, en sortait avec plus de cent mille

combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré

les pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie,

à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes,

et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de

ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa

cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient.

Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef.

L'armée, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption. Dans

cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille

chevaux de toute espèce, cent mille combattans marchant à la tête avec

leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux

mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de

guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion

effrayante, ressemblait à une horde de Tartares, après une heureuse

invasion.

C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange,

une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de

chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et

persans; et cette gigantesque croix du grand Yvan: là des paysans russes

avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font

partie: d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes,

pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront

pas ainsi la fin de la première journée: mais, devant leur folle

avidité, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.

On remarquait sur-tout dans cette suite d'armée une foule d'hommes de

toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans

toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des

voitures élégantes, traînées par des chevaux nains, attelés de cordes.

Elles sont pleines du butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles

portent aussi des femmes françaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes

furent d'heureuses habitantes de Moskou; elles fuient aujourd'hui la

haine des Moskovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes; l'armée

est leur seul asile.

Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi. On

croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces

armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de

dépouilles après une grande destruction. On ne concevait pas comment la

tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, dans une si longue

route, une aussi lourde masse d'équipages.

Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait

peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait

sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une

boutade de Cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail; mais le

sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous alléger ainsi. Pour

l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses

soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le

butin; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances

qu'il leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter: enfin les

transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades

et les blessés, la seule voie de salut.

Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il

entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il

poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il

allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais

tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra

où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna

en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.

Au milieu de cette manoeuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de

traverse, et le força d'y séjourner. Ce fut un grand malheur. On ne

tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.

Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et

les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à

Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la

grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée

tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire

pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers

Kalougha.

Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche

de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une

ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante.

[Illustration]

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 17 / 68 题