CHAPITRE X.

CE général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est

aussitôt suspendue, l'entrevue accordée; mais Volkonsky, aide-de-camp

d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Vilson assure que

les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et

l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci

n'avait point osé sortir de son camp.

Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à

Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire,

et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation

qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Volkonsky, et

voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napoléon irrité se serait

précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout

incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins

décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses

renforts.

Malheureusement Beningsen se hâta de demander un entretien à Murat.

Lauriston attendit. Le chef d'état-major russe, plus habile à négocier

qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau, par des formes

respectueuses; de le séduire par des éloges; de le tromper par de douces

paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de

la paix; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur résultat, et

regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un

meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper.

Il décida Lauriston à retourner dans le camp des Russes, où Kutusof

l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Beningsen et Volkonsky

voulaient en rester les témoins. Cela choqua le général français: il

exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.

Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son

but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe

répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs; mais aussitôt il

proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et

offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna

ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses

généraux.

À les entendre, «tous gémissaient de cette continuité de combats. Et

pour quel motif? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient

s'estimer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils formaient des

voeux ardens pour qu'une prompte paix arrivât de Pétersbourg. Jamais

Volkonsky ne se hâterait assez.» Et ils s'empressaient autour de

Lauriston, l'attirant à part, lui prenant les mains, et lui prodiguant

ces manières caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.

Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient sur-tout entendus pour

tromper Murat et son empereur. Ils y réussirent. Ces détails

transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir

peut-être, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, pressé

d'échapper au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir

s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses

généraux, il triomphe «en leur annonçant une paix toute prochaine!

Quinze jours d'attente suffiront! Lui seul a connu les Russes! À la

réception de sa lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie.»

Cet armistice était singulier. Pour le rompre, il suffisait de se

prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour

le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins

que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi, ni

faire un fourrage sans combattre; de sorte que la guerre continuait

par-tout, excepté où elle pouvait nous être favorable.

Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut à se montrer

aux avant-postes ennemis. Là, il jouissait des regards que sa bonne

mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les

chefs russes n'eurent garde de le dégoûter, ils le comblèrent de toutes

les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait

ordonner à leurs vedettes comme aux Français. Si quelque partie du

terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui

céder.

Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire

qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à

Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui.

Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres:

«Murat, roi des Cosaques! Quelle folie!» Toutes les idées possibles

venaient à des hommes à qui tout était arrivé.

Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques

instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre

irritante de partisans voltigeait autour de lui; qu'au milieu de toutes

ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder

sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille

garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux?

Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa

ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses

magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.»

En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient

encore de tomber au pouvoir de l'ennemi: l'un, par la négligence de son

chef, qui se tua de désespoir; l'autre, par la lâcheté d'un officier,

qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit

son salut.

Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers,

allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et

comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en

plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux

revenaient épuisés: ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de

seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les

arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes

continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux

d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec

quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages,

pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils

avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.

Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de

Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main,

et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof,

puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal

d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur

nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit

égorger toute la garnison.

Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous;

l'armée s'affaiblissait; l'ennemi devenait chaque jour plus

entreprenant. Il en allait être de cette conquête comme de tant

d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail.

Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières

se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans

leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue,

vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont

récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces

chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue

crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas

qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre

se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans

l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de

recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.»

Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes

rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années,

d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les

chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible.

Aucun ne manquait à l'appel national; la Russie entière se levait; les

mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils

étaient devenus miliciens: elles couraient leur annoncer cette glorieuse

nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe

des croisés, et les entendre crier: Dieu le veut.

Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à

l'approche de leur puissant hiver; c'était leur allié naturel et le plus

terrible, ils l'attendaient de moment en moment; ils nous plaignaient,

ils nous pressaient de fuir. Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos

ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à

demi mortes.»

On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là

demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé,

assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et

mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de

leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger; ils

ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays; que, vif, on se devait

à sa culture, à sa défense, à son embellissement; que, mort, on lui

devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son

tour on devait le nourrir.»

L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait,

ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi

se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller

les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la

grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes

eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit

donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie.

Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa

gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides

en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la

possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule

de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué

de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées

d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette

position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le

savait accessible à tous les pressentimens.

Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans

lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le

distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui

des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant

d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats

errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa

rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus

cruelle encore.

Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec

le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De

Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de

retraite marque sa puissance? C'est un vaste champ de bataille ras et

désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme

égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de moeurs et de

religion étrangères, il n'a pas conquis un homme; il n'est réellement

maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il

vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que

celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes,

il se voit comme perdu dans leur espace.»

Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre.

«On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un

mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués;

que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque

jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en

retentira! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se

rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.»

Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son

infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte. «Quelle

effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas

rétrograde! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh! ne sais-je pas,

ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien! Mais Moskou n'est

point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit

général, quand j'y suis empereur! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne

faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas; se bien garder de

convenir d'une erreur, que cela déconsidère; que lorsqu'on s'est trompé

il faut persévérer, que cela donne raison.»

C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première

qualité, ici son premier défaut; les vertus politiques étant relatives

comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes

que dans leurs rapports avec les circonstances.

Cependant, sa détresse augmente: il sait qu'il ne doit pas compter sur

l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier,

lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne.

Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne

peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur

et succès: ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou

détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant

toujours.

Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire

de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le

temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point

retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les

circonstances: ils disent que son génie ne sait plus s'y plier; ils s'en

prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui

causera sa chute.

[Illustration]

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 14 / 68 题