CHAPITRE XI.

MAIS Napoléon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il

recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore

vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens

qui lui restent pour ébranler la constance de son rival: il sait que le

nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui

deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux; mais il compte sur

cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour,

elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable; il s'efforce

donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens,

et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste.

Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur

sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose; qu'autrement il

n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une

population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être

égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes

tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de

milliards perd la Russie! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La

nation est retardée de cinquante ans: c'est toujours un grand résultat!

Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les

épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le

trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix.

S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons

réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a

parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le

dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que,

jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de

hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que

sur deux rangs.

Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à

cette illusion. Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de

Lobau ne peut vaincre la sienne: par là, il veut sans doute faire

comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et

que rien ne pourra ébranler sa résolution.

Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son

avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier

qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses

regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de

Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour

soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore

attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion,

qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans

doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun

redouble d'efforts.

Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des

officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui

voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de

l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la

plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans

des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus

reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places

vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs

menaçaient.

D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens

d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur

chaussure; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats;

mais, malgré tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin

leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes

éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des

czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats

et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et

brillans; car c'est là l'honneur du soldat: ils y attachaient encore

plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que

l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.

L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer,

quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent

toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne

songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans

qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit

seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier

d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa

fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages

manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi

réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une

partie dans Moskou: «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée;» et il exige

que tout marche avec lui.

Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut

qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque

jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne

suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens

s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu

que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le

plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les

efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.

Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à

son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards

inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les

repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et

concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne

se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait

oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté.

Quelquefois alors, son coeur, trop surchargé, déborde, et répand ses

douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de

s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces

injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.

Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans

faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou

l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru,

jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée

russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès

que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera

en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants

pour l'aller vendre en France.--Eh que faire donc! s'écria

l'empereur?--Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp

retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il

en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux

qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux

logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on

attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée

viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!»

À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il

répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y

ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans

nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans

communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et

la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»

Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu

dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa

défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui

s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient

passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers

nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie

française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils

connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la

facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la

puissance de son attention.

On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples

et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le

voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et

attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire.

Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible

lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans

doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa

décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se

retenant encore quelques instans sur ce sommet.

Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à

Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues

arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au

sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les

autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se

glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour,

Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête.

S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui

amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt

à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout

nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!»

Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des

Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de

Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera

sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la

France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et

à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois

fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup

impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles

mielleuses, le projet le plus funeste.

Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un

cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce

prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à

Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que

désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.

En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain

couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières;

que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée;

qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse,

et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir,

quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre.

Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il

craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.

En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que,

près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt

ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière

négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car

dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow

et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur

Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les

fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera

Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et

pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.

Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique.

Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune

précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent

dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette

imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie

était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta

trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait

rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même

des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou

habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de

ses instructions avec leur partie conjecturale.

Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe

dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les

cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division

Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour

Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on

y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres,

seront leur sauve-garde.

Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant

où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les

divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le

canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir;

les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier

mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à

provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour

vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.

Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il

se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le

jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été

surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc

attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente

fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes

perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à

l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées

sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand

chemin, sa seule retraite.

Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof,

a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et

les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près

d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède

et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà

Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes

sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais

il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin

la victoire.

Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié

des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués

de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre

recommencée. C'était le 18 octobre.

À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années.

Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord,

tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit

n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers

Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn.

L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de

Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se

trouveront sur mon passage!»

[Illustration]

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome II · 第 15 / 68 题