MAIS Napoléon envisage toute sa position: tout lui semble perdu s'il
recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore
vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens
qui lui restent pour ébranler la constance de son rival: il sait que le
nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui
deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux; mais il compte sur
cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour,
elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable; il s'efforce
donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens,
et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste.
Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur
sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose; qu'autrement il
n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une
population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être
égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes
tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de
milliards perd la Russie! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La
nation est retardée de cinquante ans: c'est toujours un grand résultat!
Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les
épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le
trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix.
S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons
réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a
parcouru, cet affaiblissement l'importune; et soit qu'il veuille le
dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que,
jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de
hauteur, que deux suffisent; il ne forme donc plus son infanterie que
sur deux rangs.
Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à
cette illusion. Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de
Lobau ne peut vaincre la sienne: par là, il veut sans doute faire
comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et
que rien ne pourra ébranler sa résolution.
Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son
avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier
qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses
regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de
Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour
soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore
attendre; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion,
qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans
doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun
redouble d'efforts.
Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des
officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui
voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de
l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la
plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans
des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus
reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places
vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs
menaçaient.
D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens
d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur
chaussure; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats;
mais, malgré tout, leur attitude restait haute! Ils cachaient avec soin
leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes
éclatantes et bien réparées. Dans cette première cour du palais des
czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats
et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et
brillans; car c'est là l'honneur du soldat: ils y attachaient encore
plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que
l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.
L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer,
quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent
toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne
songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans
qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit
seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier
d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa
fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire: les attelages
manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi
réduite; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une
partie dans Moskou: «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée;» et il exige
que tout marche avec lui.
Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux; il veut
qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque
jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne
suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens
s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables; mais on a déjà vu
que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le
plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les
efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.
Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur. C'était le matin à
son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards
inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les
repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et
concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne
se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait
oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté.
Quelquefois alors, son coeur, trop surchargé, déborde, et répand ses
douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience; mais loin de
s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces
injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.
Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans
faiblesse: «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou
l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru,
jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard; que l'armée
russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée! Que dès
que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera
en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants
pour l'aller vendre en France.--Eh que faire donc! s'écria
l'empereur?--Rester ici! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp
retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il
en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux
qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux
logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on
attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée
viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête!»
À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif; puis il
répondit: «Ceci est un conseil de lion! Mais que dirait Paris? qu'y
ferait-on? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans
nouvelles de moi? qui peut prévoir l'effet de six mois sans
communication! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et
la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»
Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu
dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa
défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui
s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient
passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers
nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie
française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils
connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la
facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la
puissance de son attention.
On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples
et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le
voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et
attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire.
Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible
lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans
doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa
décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se
retenant encore quelques instans sur ce sommet.
Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à
Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance; ses recrues
arrivant de toutes parts et s'exerçant; ses blessés se rétablissant au
sein de leurs familles; tous les paysans sur pied; les uns en armes, les
autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se
glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin. Chaque jour,
Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête.
S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui
amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt
à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout
nous trahit; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux!»
Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des
Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de
Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera
sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la
France en Russie!» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et
à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois
fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup
impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles
mielleuses, le projet le plus funeste.
Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un
cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce
prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite; il déclare à
Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que
désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.
En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain
couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières;
que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée;
qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse,
et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir,
quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre.
Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il
craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.
En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que,
près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité; soit plutôt
ténacité dans son premier espoir: en effet, on remarqua une singulière
négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car
dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow
et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur
Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les
fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera
Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et
pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.
Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique.
Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune
précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent
dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette
imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie
était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta
trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait
rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même
des volontés de Napoléon; car, pour leur esprit, soit fatigue ou
habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de
ses instructions avec leur partie conjecturale.
Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe
dans le Kremlin sont plus fréquentes; il réunit en bataillons tous les
cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses. La division
Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour
Mojaïsk; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés; on
y place des chirurgiens français; les blessés russes, mêlés aux nôtres,
seront leur sauve-garde.
Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant
où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les
divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le
canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir;
les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier
mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à
provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour
vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.
Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il
se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le
jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été
surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc
attaqué, sa retraite coupée; que douze canons, vingt caissons, trente
fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes
perdus, et le bagage; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à
l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées
sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand
chemin, sa seule retraite.
Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof,
a été molle; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement; Murat et
les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près
d'entrer dans notre flanc gauche; ils ont rétabli le combat. Claparède
et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà
Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes
sont tués, d'autres blessés; la perte des ennemis est considérable, mais
il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin
la victoire.
Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié
des restes de sa cavalerie; ce combat l'a achevée; ses débris, exténués
de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre
recommencée. C'était le 18 octobre.
À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années.
Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord,
tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit
n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers
Woronowo; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn.
L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de
Moskou; il s'écrie: «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se
trouveront sur mon passage!»
[Illustration]