CEPENDANT Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers
Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à
la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller
jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des
Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres
et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur
sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le
sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire! Tous, pénétrés
d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait
seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des
flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté
était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la
figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu
de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils
croyaient notre ouvrage: il décelait déjà cette vengeance féroce, qui
fermentait dans leurs coeurs, qui se répandit dans tout l'empire, et
dont tant de Français furent victimes.
En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à
son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour
conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec
Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais
vide de ce peuple qui en est la vie; que par-tout le peuple est l'âme
d'un empire; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout
l'empire de Russie.»
Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette
blessure sera profonde et ineffaçable;» mais bientôt se relevant, il dit
«que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le
sacrifice d'une partie pour le salut de tous. Il se montre sur le flanc
de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par
ses détachemens: là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les
ressources de l'empire, recompléter son armée;» et déjà (le 16
septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste
conquête.»
On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon
espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en
craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans
ses discours, on le voit grand comme son malheur; il s'adresse à ses
peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il; jurons de
redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou
déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même
d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays,
sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite
par le fer, la faim et la désertion; il n'a dans Moskou que des débris;
il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds.
»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein
d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et
l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à
travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous
donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui
d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des
nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par
une invocation au Tout-Puissant.
Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour
nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les
faits. Or telles furent leurs paroles; et leurs actions y répondirent.
Compagnons, rendons-leur justice! Leur sacrifice a été complet, sans
réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au
milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est
restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire; et, quand une
civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand
peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de
gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder
successivement.
Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui
réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita
pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait
atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte
Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent
que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand
tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de
fumée.
Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine
lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes
qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis
d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de
surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai
embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein
de ma famille; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent
vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison,
pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous
ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un
demi-million de roubles. Ici vous ne trouverez que des cendres.»
Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre,
un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4
octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se
retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani.
Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la
demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un
parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet
instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi
ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire; il combattit
jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.
Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre,
suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit
suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était
ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les
flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y
appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts,
ses traîneurs; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire,
par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou
prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand
débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil.
Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat
furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient
une bataille; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits,
furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie,
et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg. Il nourrissait
son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc
moins d'ascendant sur Alexandre? Puis, comme les hommes long-temps
heureux, ce qu'il désire, il l'espère.
Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre
sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer,
soit même pour se reposer; car la volonté en lui surpasse l'imagination.
En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres.
Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées,
et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans
interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en
a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord
arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes
militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques
maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour
garder une route de quatre-vingt-treize lieues; car on n'avait pu
établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue
échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où
l'ennemi la touchait; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques
Cosaques suffisaient.
Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude
de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà
l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a
plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes; encore,
l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une
occupation; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main. Il
est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à
chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir,
isolé ou non; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout
ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris; tant la science d'une
administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés
et bien choisis, et le chef exigeant.
Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure
encore! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté;
perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la
défense contre l'attaque.
Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes
que leur puissant ennemi veut se fixer dans le coeur de leur empire.
Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est
donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu
des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un
chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des
Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que
l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait
de longue main à toutes ces déceptions.
Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est
déjà plus, octobre commence! Alexandre a dédaigné de répondre! c'est un
affront! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de
colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez,
s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir; prince
Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou,
marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre!
Murat et Davoust feront l'arrière-garde!» Et l'empereur, tout animé,
fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et
silencieuse n'exprime que l'étonnement.
Alors, s'exaltant pour exalter: «Eh quoi! c'est vous, ajoute-t-il, que
cette pensée n'enflamme point! Jamais un plus grand fait de guerre
aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous! De
quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il
apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales
du Nord.»
Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route
stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur
cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent
rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord,
aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver: on en était
déjà trop près; et que deviendraient six mille blessés encore dans
Moskou: on allait donc les livrer à Kutusof! Celui-ci talonnerait
l'armée! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher,
comme en fuyant, à une conquête!»
Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets; soin
bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres
imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût
été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui
qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir
obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et
de reculer.
C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis,
et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce
grand-officier avait plu à Alexandre: il était le seul, entre tous les
grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son
rival; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son
intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.
Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de
montrer son anxiété. Il l'appelle; mais, seul avec lui, il hésite. Il
marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa
fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence: elle va céder
enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il
daignait l'accorder.
Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur
Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans
doute son grand-écuyer: alors la Russie se soulèvera contre l'empereur
Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque; on
l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le
regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère,
ajoute-t-il, convient à nos intérêts; aucun autre prince ne pourrait le
remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette
catastrophe, à lui envoyer Caulincourt.
Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne
changea point de langage; il soutint «que cette ouverture serait
inutile; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué;
Alexandre n'écouterait aucune proposition; que la Russie sentait, à
cette époque de l'année, tout son avantage; que, bien plus, cette
démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que
Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre
position.»
Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il
marquerait d'inquiétude; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait,
et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur
rompit brusquement cet entretien par ces mots: «Eh bien, j'enverrai
Lauriston.»
Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et
que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour
même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha. Napoléon, irrité, lui
répliqua avec amertume: «qu'il aimait les plans simples, les routes les
moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu,
mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant,
comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre,
il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour
Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent: «Je
veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument; sauvez
seulement l'honneur!»
[Illustration]