Du vertigineux balcon, Mauricia vit disparaître, à travers ses larmes,
l’auto miroitant qui emportait son mari, deux témoins, quatre épées
emmaillottées de serge verte, et un médecin...
On ne lui avait pas indiqué l’endroit choisi pour le duel--par crainte
qu’elle n’y surgisse, dramatique, affolée comme dans le _Maître de
Forges_...
Elle cherchait à deviner où cela se passerait... Son regard, par-dessus
des horizons de cheminées, découvrit, là-bas, si loin, le Mont Valérien
bleuâtre... Était-ce là?... Suresnes, le Val-d’Or, Puteaux, contiennent
des parcs isolés... Ou bien, comme on le lui avait presque donné à
entendre, Jacques se battrait-il à Meudon, plus loin, à droite du
squelette rouillé de la Tour Eiffel?...
Mais, l’étincellement du lumineux matin l’étourdissait. Et elle n’avait
pas l’habitude de se lever si tôt... Elle rentra dans sa chambre, sa
chambre neuve de récente mariée, et, gentille brune en peignoir mauve,
elle s’abattit sur le grand lit...
Des pensées tumultueuses s’ameutaient en son cerveau. Un duel?
Qu’était-ce au juste? Elle ne savait guère... Un an auparavant elle
vivait encore tièdement, chez ses parents, marchands de drap, rue des
Salines, à Lons-le-Saulnier où l’on se bat peu!... La veille, son mari,
avocat débutant, lui avait dit:
«Chérie, j’ai eu une dispute avec un de mes collègues, un certain
Leroy... oui, celui qui me téléphone quelquefois... Il m’a plaisanté sur
la profession de tes parents... tu comprends que je n’allais pas laisser
injurier ta famille... je lui ai répondu de telle sorte que demain matin
nous nous alignons... oui, un duel!... et à l’épée!... Avec moi on ne
s’en sort pas avec deux balles sans résultat... Il va voir, Leroy...»
La petite épouse, toute fraîche de Lons-le-Saulnier, cherchait depuis,
et encore pendant cette angoissante attente, à se représenter ce que
pouvait bien être un duel...
La légion épique des héros de Dumas père s’agitait dans sa mémoire dans
un fracas de ferraille... Bons vieux romans lus en cachette et
passionnément, à la pension des demoiselles Troubéon!... Comment se
passent les duels?... les illustrations le disaient: les adversaires
croisent, en forme de ciseaux très ouverts, leurs longues colichemardes,
et l’une d’elles transperce l’autre: la moitié de la lame ressort dans
le dos!... Son mari était donc à ce point anachronique et brave!...
Elle se rappela aussi un illustré populaire qui, quelques mois
auparavant, avait représenté un duel moderne: deux messieurs en bras de
chemise, tenant des épées et entourés d’autres messieurs en redingote et
chapeaux haut de forme...
Jacques allait être un de ces vaillants!... S’il triomphait, si l’on
voyait son nom dans les journaux, quelles lettres elle enverrait à
Lons-le-Saulnier!... Comme ses amies de pension jalouseraient l’épouse
du «Parisien»!... Aux vacances, qu’elle serait fière de se promener à
son bras, le dimanche après-midi, autour de la musique militaire jouant
_Faust_!... Oui, mais si... cette pensée la précipita en de nouveaux
gros sanglots de bébé... A son angoisse, il se mêlait une admiration
sans bornes pour son héroïque mari... Se battre ainsi pour l’honneur de
ses parents à elle!... quelle noble nature!...
Il lui semblait percevoir les échos d’un formidable combat...
A force de pleurer, elle s’endormit, en larmes...
* * * * *
... Aux glaces biseautées de l’auto les allées calmes et lumineuses du
Bois défilèrent. Il y avait de jeunes pousses aux arbres. Des traînées
de pâquerettes blanchissaient les pelouses; des poignées de moineaux
jaillissaient des buissons.
Jacques disait à ses deux témoins:
«Je vous assure que Leroy ne fera pas une plus mauvaise figure que
lorsque je l’ai trouvé en caleçon dans le cabinet de toilette de Gaby...
Quel mufle tout de même!... Il savait pourtant combien je tiens à
Gaby...»
Car la vraie raison de la rencontre était Gaby, une petite femme du
Quartier Latin pour laquelle le mari de Mauricia et son ex-camarade
Leroy avaient un vif attachement, chacun d’eux se croyant le seul élu...
Auteuil, la porte Molitor, la masse énorme du Vélodrome du Parc des
Princes. C’était là...
Jacques, dont c’était le premier duel, se sentit faiblir... cette porte
de Bois, comment la repasserait-il, tout à l’heure?... debout, ou étendu
sur une civière?... Sa langue, bizarrement sèche, cherchait en vain de
la salive... D’un effort, il s’affermit...
Son premier témoin montra un papier d’autorisation au gardien, Alphonse,
et le groupe pénétra dans le quartier des coureurs: vaste triangle de
terre battue sis derrière les tribunes et bordé de deux séries de
cabines pour les cyclistes. Alphonse en ouvrit une et les témoins
engagèrent Jacques à s’apprêter...
Comme plusieurs gentlemen en chapeaux haut de forme paraissaient, parmi
lesquels il reconnut son adversaire, il resta seul et ferma la porte.
Malaisément, il retroussa le bas de son pantalon, mit une chemise de
flanelle, ganta sa main droite... La salive s’obstinait à fuir sa
langue... Il haletait un peu.
Quelle bête d’histoire!... A cette heure-là, les autres jours, il lisait
ses journaux, tranquillement couché, son chocolat près de lui...
Pourquoi diable a-t-il cru devoir faire le matamore en présence de Gaby
et promettre à Leroy de lui mettre «six pouces de fer» dans la
poitrine!... Et pourquoi n’a-t-il pas osé dire à ses témoins qu’il
préférait que l’affaire s’arrangeât... Et puis, ça coûte chaud un
duel!... Ça lui reviendrait au moins à sept cents francs, tout
compris...
Mais, d’abord, ne pas se faire tuer!... Dans son souvenir, il cherchait
les leçons du père Briquet, jadis, au collège... Pliant sur les jarrets,
les bras en garde, il essaya son allonge... Ses jambes tremblaient... Le
duel s’était décidé si vite qu’il n’avait pu prendre cette préparation
de la dernière heure où excellent des professeurs spécialistes de l’épée
de combat... En duel, les coups blessent partout, tandis qu’à la salle
d’armes de son lycée on n’annonçait, on ne comptait, que ceux atteignant
la poitrine... Saurait-il garer son bras, son visage, ses jambes... Son
visage surtout, à cause des femmes...
Il se répétait: «Je ferai _une, deux_... Je ferai _une, deux_!...»
cherchant de l’assurance dans ce projet...
La porte s’ouvrit devant son premier témoin.
«Eh bien, es-tu prêt?... Nous avons gagné, au sort, la place et les
épées... On t’attend...»
Il sentit sa figure devenir couleur de craie... Il sortit... le grand
jour l’éblouissait... Machinalement, il se dirigea vers l’ombre des
tribunes où les deux médecins flambaient les épées, longues aiguilles
claires, sur des morceaux de coton enflammé...
Le matin d’été resplendissait... En le profond ciel bleu, des
hirondelles, très haut, dessinaient de fantaisistes polygones noirs.
Sous l’heureuse lumière les redingotes donnaient aux témoins des allures
funèbres.
Quelques coureurs, à maillots multicolores, s’étaient arrêtés dans le
cadre de la porte et regardaient.
Il prit l’épée, qui lui sembla lourde, mal en main...
Le directeur du combat joignit les pointes, prononça quelques phrases
dont Jacques entendit seulement: «_Allez, Messieurs!_»
Il tomba en garde comme au collège... Il se répétait: «Je vais faire
_une, deux_... je vais faire _une, deux_...»
Leroy, le buste penché en arrière, la figure de trois quarts, tendait le
bras désespérément... il semblait un pêcheur à la ligne tenant sa gaule
le plus à bout de bras possible... Il avait été la veille au soir dans
une salle d’armes où on lui avait répété: «Tenez l’arme horizontalement
au bout de votre bras tendu... Et sous aucun prétexte ne raccourcissez
le bras!...»
Jacques parvint, avec peine, car sa pointe tremblotait, à engager le fer
comme à la leçon du père Briquet. Y étant parvenu, il n’osa se fendre...
N’allait-il pas, au passage, se piquer à cette pointe horizontale... Que
faire?
A ce moment, Leroy envoya un petit coup timide dans la direction du
poignet, vite retiré, de Jacques... Cela fut une révélation pour
celui-ci... A son tour il tâcha, sans se fendre, de piquer la main de
Leroy... il n’y réussit pas mais il parvint, en reculant chaque fois la
main, à éviter les picotements de l’adversaire... Pour plus de
commodité, il tint l’épée à l’extrême du pommeau, l’index allongé
en-dessus... mais ses coups rencontraient chaque fois la coquille de
Leroy, qui tintait.
A tour de rôle, sans se presser, prudemment éloignés l’un de l’autre,
ils piquaient vers la main adverse et reculaient aussitôt, comme si le
coup avait allumé une mine... Parfois ils reculaient tous deux en même
temps...
Le petit jeu des grands enfants barbus continua, lent, monotone... Ils
semblaient pêcher des écrevisses...
Soudain le directeur du combat hurla «Halte!» et, la canne haute, se rua
entre les adversaires comme si leur fureur avait pu les empêcher
d’entendre... Au poignet de Leroy une piqûre rutilait, une piqûre d’un
millimètre, à peine visible...
Les médecins, sérieusement, avec des termes scientifiques, déclarèrent
que le blessé était en état d’infériorité.
«Messieurs, l’honneur est satisfait!...»
La rencontre avait duré une minute et quart.
Jacques, en remettant sa chemise de jour, son gilet et sa redingote, se
sentait envahi d’un puissant bien-être. Il bavardait.
«Je n’ai pas été ému... pas du tout, du tout... Et ça n’a pas duré
longtemps... je lui ai fait son affaire en cinq secs...»
Le procès-verbal rédigé, les deux groupes se saluèrent, s’en furent vers
leurs voitures. Leroy, de sa main blessée et bandée faisait tournoyer sa
canne afin de montrer que la blessure était insignifiante.
«Alors, pourquoi qu’il n’a pas continué?» goguenarda un cycliste.
Et Alphonse, le gardien, disait:
«J’ai vu ici plus de cent duels, mais jamais un où l’on ait eu autant
peur de se faire bobo.»
Le chauffeur avait découvert l’auto. Jacques s’installa dans le fond
ainsi que sur un trône. Autour de lui, le matin resplendissait comme
d’admiration...
Un bruit de voix dans l’antichambre réveilla Mauricia... Jacques ouvrait
la porte... Jacques vivant, et souriant.
«Ah! mon chéri!... mon chéri!...
--Eh bien oui, j’ai flanqué un coup d’épée à Leroy... et ça n’a pas
traîné... A la première reprise... Oh! je l’ai ménagé, l’animal...
J’aurais pu dix fois le toucher au corps, mais j’ai eu pitié de lui...
et j’ai pensé que tes parents, quand ils seraient au courant,
m’approuveraient de ne pas avoir vengé trop sévèrement l’offense faite à
leur nom...»
Les idées de Mauricia tournoyaient. Était-ce possible? Son mari s’était
battu en duel. Son mari avait blessé son adversaire. Que dirait-on à
Lons-le-Saulnier autour de la musique militaire! Elle croyait n’avoir
épousé qu’un avocat et voilà que son époux s’auréolait de la gloire des
d’Artagnan, des Porthos. Vraiment le destin la comblait!... Certainement
le nom de Jacques--son nom à elle!--serait imprimé dans les journaux...
quand on a risqué sa vie c’est bien le moins... Elle étouffait de joie
et de gloire.
«Dis donc, chérie... puisque c’est pour tes parents que je me suis
battu, écris donc à ton père de prendre à sa charge les frais du duel...
Ça se montera dans les deux mille francs, tout compris... Si c’est toi
qui demandes cette petite somme il l’enverra tout de suite... D’ailleurs
c’est bien le moins...
--Mais oui!... oh! je te la promets!... Mon Jacques!... mon héros, mon
héros!...»