LA CHOSE D’ÉPOUVANTE[6]

[6] D’après Amb. Bierce

Le Coroner termina le résumé de l’affaire, telle que l’établissaient

divers témoignages et le rapport du médecin légiste. Les sept jurés

approuvèrent d’une secousse de tête. Ces trappeurs ou bûcherons étaient

de pensée lente et de geste brusque.

--Puisque le témoin, Peter Smith, ce journaliste dont la déposition

aurait sans doute éclairci le cas mystérieux du pauvre Hugh Morgan, n’a

pu encore être retrouvé, nous allons conclure... Etes-vous tous d’accord

pour penser que Hugh Morgan fut tué par un lion de montagne?...

--De mémoire d’homme on n’a vu semblable animal dans le pays! grommela

un trappeur.

--Et le corps du malheureux était broyé, déchiqueté, d’une façon telle

qu’on penserait à un rhinocéros, un éléphant ou un autre animal

d’Afrique...» ajouta un des bûcherons.

La porte s’ouvrit brusquement et un jeune homme entra. Il était vêtu

comme on l’est dans les villes et couvert de poussière...

«Je regrette d’arriver aussi tard, dit-il, mais j’ai dû faire un long

trajet afin de télégraphier à mon journal...»

Le coroner sourit aigrement:

«Votre article diffère sans doute du récit que, sous la foi du serment,

vous allez nous faire?

--Pardon!... cet article, dont j’ai ici le brouillon, peut être

considéré comme une déposition devant Dieu et les hommes... Et pourtant

il est si incroyable que je l’ai envoyé non comme un reportage d’après

des faits exacts, mais comme un récit imaginé!...[7]»

[7] Kipling devait montrer lui aussi, plus tard, dans _A Matter of

fact_ (Many Inventions) un journaliste publiant comme une œuvre

d’imagination, un reportage parfaitement exact, mais relatant des

faits si extraordinaires que le public n’y eût sans doute pas ajouté

foi.

On fit jurer sur la Bible le jeune journaliste, selon la formule usuelle

et légale. Puis le coroner reprit:

«Votre nom?... Votre profession?... Votre âge?...

--Peter Smith, correspondant de presse et auteur de contes pour

magazines, vingt-sept ans.

--Vous connaissiez Hugh Morgan, la victime?

--Oui...

--Vous étiez avec lui à l’instant de sa mort?

--Je me trouvais près de lui... Depuis une quinzaine j’étais son hôte en

ce pays... car j’aime beaucoup la chasse et la pêche... Et puis je

tenais à l’étudier, lui et sa vie solitaire, un peu bizarre même... Il

me semblait pouvoir créer avec lui un curieux caractère de fiction.

--Racontez comment eut lieu sa mort... Vous pouvez vous aider avec le

brouillon de votre article...»

Il y eut un mouvement d’attention. Les jurés, le coroner, le public,

composé aussi de rudes montagnards, s’installèrent pour bien entendre.

Le jeune homme sortit un manuscrit de sa poche et commença:

* * * * *

«Le soleil venait de se lever. Avec un chien et, chacun, un fusil de

chasse, à plomb, nous étions à la recherche de cailles, assez abondantes

dans ces parages. Selon Morgan nous devions en trouver surtout au-delà

d’un rideau de sapins qu’il me désigna.

Pour nous rendre à cet endroit nous traversâmes une plaine onduleuse

couverte d’une sorte de jungle faite de hautes avoines sauvages et

d’arbustes; nous y étions, au plus épais, Morgan me précédant de

quelques mètres, quand nous entendîmes à notre droite un grand bruit...

c’était comme si un animal avait parcouru la jungle dont le sommet

semblait s’agiter violemment sur son passage.

«Nous venons de lever un cerf... Quel dommage qu’on n’ait pas une

carabine,» dis-je.

Morgan, arrêté, dans une pose anxieuse, observait intensément les

sommets de buissons qui s’agitaient... Il avait levé les deux chiens de

son fusil et se tenait prêt à tirer... Il ne répondit pas...

Cette émotion me surprit, car son sang-froid dans les circonstances

dangereuses était toujours remarquable...

«Allons, allons, vous n’allez pas tirer sur un cerf avec du petit

plomb,» lui dis-je.

Il me répondit:

«J’ai des chevrotines dans mon canon droit et une balle dans le gauche.»

Aller à la chasse aux cailles avec un fusil ainsi chargé, qu’est-ce qui

lui prenait?... Mais comme son visage se tournait dans un effort pour

mieux voir, je fus frappé de sa pâleur. Certainement il y avait du

danger près de nous...

Et ma pensée fut alors que nous avions levé non pas un cerf mais un ours

grizzly...

La grande surface végétale était tranquille maintenant... on n’y

entendait plus rien d’insolite... mais Morgan demeurait immobile dans la

même attitude défensive...

«Qu’est-ce donc?... Répondez, qu’est-ce?... Oui... qu’est-ce?

--C’est, c’est... la Chose d’Épouvante», balbutia-t-il d’une voix

rauque, saccadée, que je ne lui connaissais pas.

Il tremblait!...

A cet instant, la jungle s’agita encore, inexplicablement..., car on n’y

apercevait rien... Non, rien ne la parcourait... On eût dit un

tourbillon de vent comme il s’en forme pendant les orages. Les arbustes

étaient non seulement penchés mais aplatis sur le sol... _Cela_ les

écrasait, et ils ne se relevaient pas... Et _cela_ se dirigeait

lentement vers nous...

_Cela_, qu’était-ce donc?...

Jamais jusqu’alors je n’avais éprouvé la peur... mais je connus, en

présence de cette force _invisible_, qui courbait et écrasait les

arbustes, la pire de toutes les épouvantes, celle qu’engendre la

suspension réelle ou imaginaire des lois naturelles...

Les mouvements sans cause apparente de la jungle, leur progrès vers

nous, étaient beaucoup plus effrayants que dans le présent récit...

Nous avons une telle confiance dans les règles de la nature que leur

arrêt nous semble une terrible menace, le début d’une catastrophe...

Morgan était décidément en proie à une terreur folle... Il épaula son

arme et fit feu, des deux canons à la fois, vers l’endroit où à trente

mètres, nous apercevions des arbustes se courber comme d’eux-mêmes... La

fumée du coup ne s’élargissait pas encore que j’entendis un hurlement

formidable... un hurlement qui ne pouvait être que d’un animal et où il

y avait pourtant je ne sais quoi d’humain... Morgan jeta son arme et

prit la fuite sans se soucier de moi... Au même instant je fus précipité

à terre par un contact que je ne me suis pas encore expliqué... quelque

chose qui était lourd, velu, et _invisible_!... Je dus demeurer quelques

secondes inconscient... quelques secondes seulement... Je revins à moi

aux cris affreux de Morgan... des cris que j’entendrai toujours et

auxquels se mêlaient de sourds grognements, qui ne venaient pas de

lui...

Je l’aperçus lui-même à une certaine distance... Je me levai péniblement

et, fusil à la main, me précipitai au secours de mon ami... Ah! puisse

Dieu m’épargner de voir encore une horreur pareille... Morgan, tombé sur

les genoux, la tête renversée en arrière et touchant le dos, était

secoué formidablement, en tous sens, comme une proie dans l’étreinte

d’une bête sauvage... A son bras droit, qui était levé haut, la main

semblait manquer... du moins ne la voyais-je pas... L’autre bras était

invisible... A certains instants, je ne pouvais discerner qu’une partie

de son corps... qui, soudain, reparaissait... Et près de lui, autour de

lui, rien d’anormal!... je ne voyais que lui et, parfois, rien qu’une

portion de lui... Je ne pouvais savoir ce qui l’étreignait si

furieusement... Ses cris... (oh! quels cris!)... allaient en diminuant

de force... ils se mêlaient toujours aux grognements abominables dont

j’ai parlé... Comme j’arrivais près de lui, il retomba, inerte, sur le

côté... Il ne criait plus.

A une certaine distance les ondulations de la jungle au passage de

l’être invisible s’éloignaient vers la lisière d’un bois... ce fut

seulement quand elles l’eurent atteinte que, dans mon épouvante, je pus

les quitter du regard... Je m’empressai auprès de Morgan... Il était

mort... et vous savez dans quel état... Il n’avait plus forme humaine...

on ne pouvait le reconnaître qu’à ses vêtements... Autour de lui, le sol

était labouré par le piétinement de pattes... ou de pieds... énormes et

informes...»

Le journaliste se tut et replia son manuscrit.

«Gentlemen, dit le coroner, avez-vous quelque question à poser au

témoin?»

Un colossal bûcheron se leva.

«Je voudrais savoir de quel asile de fous le témoin s’est échappé.»

Le coroner se tourna gravement vers le journaliste:

«M. Peter Smith, on désire savoir de quel asile de fous vous vous êtes

échappé.

--Cette question est insultante, mais je crois que vous avez le droit de

me poser des questions insultantes... D’autre part, je sais si bien que

mon récit est incroyable qu’ainsi que je vous l’ai déjà dit, je l’ai

présenté à mes lecteurs comme une œuvre d’imagination et non comme le

reportage de faits exacts... Eux aussi ne m’eussent pas cru... Mais les

morts parlent, quelquefois... Je vois sur cette table, parmi ses armes

et quelques-uns de ses effets, le vieux registre où, chaque soir, à la

chandelle, avec un gros crayon, ce pauvre Hugh Morgan inscrivait ses

souvenirs de la journée... Ce registre contient probablement des

précisions curieuses, car le ton de Morgan lorsqu’il me murmura: «C’est

la Chose d’Épouvante» m’a donné à penser qu’il l’avait déjà

rencontrée...»

Mais le coroner répondit, en mettant le registre dans sa poche:

«Ce gribouillage est antérieur à la mort de Morgan et ne peut, par

conséquent, nous fournir aucun élément de conviction... Gentlemen,

j’attends votre verdict... Témoin Smith, veuillez garder le silence et

vous asseoir!...»

Les jurés murmurèrent entre eux puis le chef sortit un gros crayon de

charpentier et écrivit sur un morceau de papier, en s’appliquant, d’une

écriture d’écolier:

«Nous, le jury, nous croyons que l’ cadavre, il fut tué par un animal

sauvage, soit de c’ pays, soit échappé d’une ménagerie... nous croyons

aussi qu’ ça se passa pendant qu’ not’ vieux camarade il avait une

attaque d’épilepsie...»

* * * * *

En ordonnant à Peter Smith de se taire, le coroner lui avait fait un

léger signe. Quand les jurés furent partis il l’invita à déjeuner. Au

porto il tira de sa poche le journal de Morgan.

«Ce sont des gens très simples ces jurés... il eût été inutile,

maladroit, peut-être même cruel, de les troubler avec une hypothèse

fantastique. Votre déposition les avait déjà trop émus... Pour vivre

tranquillement il faut avoir foi dans le témoignage des sens humains et

dans les lois naturelles... Maintenant, voyons ensemble ce registre...»

Après des pages sans intérêt, celle-ci attira leur attention:

20 Août.--Billy, mon vieux chien, devient singulier... Il semble parfois

sentir, apercevoir, des choses là où il n’y en a pas... du moins là où

je n’en vois pas... Tantôt, il s’est mis à tourner autour d’une pierre

plate assez grosse pour servir de siège à un homme... il aboyait

furieusement, la gueule tournée vers cette pierre... Il aboyait non

comme devant du gibier mais comme il le fait quand un vagabond approche

de ma maison... Soudain il prit la fuite avec terreur et je ne le revis

que le soir...

Un chien ne peut-il _voir_ avec son odorat?... Une odeur

impressionne-t-elle en lui un centre nerveux avec des images de l’être

produisant cette odeur?...

2 Septembre.--Hier soir je regardais les étoiles scintiller au-dessus de

la crête de la colline à l’est de ma maison. La nuit était pure et

froide. Je les voyais avec une netteté extraordinaire... Or, l’une après

l’autre, elles disparurent, de gauche à droite... Chacune s’éclipsait,

mais pour un bref instant... et rien qu’une ou deux à la fois... Toutes

celles qui étaient _un peu_ au-dessus de la crête furent ainsi effacées,

l’une après l’autre, comme si _quelque chose_ était passé entre elles et

moi... Quoi donc?... La clarté nocturne m’empêcha de discerner...

Ce petit incident m’a privé de sommeil cette nuit... Malgré moi j’y

pensais... En m’éveillant je me suis d’ailleurs trouvé ridicule...

Vais-je m’inquiéter ainsi pour des scintillements plus ou moins vifs

d’étoiles?...

15 septembre.--Cela s’aggrave... J’ai trouvé autour de ma demeure des

traces de pas... de pas énormes... on dirait qu’un être humain,

colossal... ou un singe géant... s’est promené là...

Et je dois reconnaître que je suis effrayé!... J’y pense sans cesse...

oh! mais, sans cesse... Je ne dors plus... je passe mes nuits les yeux

grands ouverts, regardant la porte que je barricade comme si je

craignais un siège, et la fenêtre où je tremble de voir paraître un

visage affreux... L’y _voir_ paraître?... non, puisqu’_il_ est

invisible!... Il?... Il!... _Lui_!... mais qui?... qui donc?

20 Septembre.--Quand je vais et viens dans la montagne il me semble

qu’on me suit, de tout près, qu’on s’arrête quand je m’arrête... Cette

impression est si forte qu’elle doit avoir une cause réelle... Plusieurs

fois je me suis retourné brusquement: personne!... J’ai crié: «Qui est

là?... Parlez!» On n’a pas répondu.

Le sommeil m’accable chaque soir... Oh! comme je dormirais bien!... Mes

yeux brûlent... Mais je n’ose pas... à mesure qu’approche l’heure du

repos mon anxiété redouble... Je ne me couche pas, je ne m’étends pas,

car je veux veiller... Je le sens qui rôde autour de la _maison_... Je

ne veux pas être endormi, sans défense, si malgré mes précautions _il_

entrait!...[8]

[8] Ce récit fut écrit longtemps avant par «Le Horla».

27 Septembre.--Il est venu autour d’ici à nouveau... Sa présence m’est

de plus en plus évidente... Hier, j’ai vu un sceau d’eau que j’avais

puisé dix minutes auparavant se lever seul dans l’air, s’incliner

doucement, se reposer à terre comme si quelqu’un venait d’y boire...

quelqu’un d’une taille et d’une force colossales...

Pourtant, ce n’est d’ordinaire que la nuit qu’Il vient... Je veillerai

ce soir avec mon fusil...

28 Septembre.--Hier, je me suis embusqué dans un buisson à vingt mètres

de l’endroit où plusieurs fois j’ai vu les traces de ses pas... J’étais

bien caché... J’avais mon fusil chargé, un canon de chevrotines, l’autre

à balle... Je suis sûr de n’avoir point dormi... Je n’ai rien vu...

absolument rien vu passer sur cet endroit, un champ sablonneux, qu’Il

semble tant affectionner... Et, à l’aube, j’y ai trouvé encore des

traces de _Lui_!

J’ai peur de... Car, si tout cela est réel je deviendrai fou et si c’est

imaginaire je suis déjà fou.

3 Octobre.--Je ne partirai pas... Il ne me chassera point de chez moi...

C’est ma maison, mon champ... Et je ne suis pas un lâche...

5 Octobre.--Je ne peux plus supporter... Heureusement le jeune Peter

Smith va venir passer quelque temps chez moi. Il est instruit,

intelligent, au courant de tout ce que les savants ont découvert ces

temps-ci... Cela me réconfortera de l’avoir près de moi...

Et puis je verrai bien, à ses façons, s’il me croit fou!

7 Octobre.--J’ai la solution du problème--elle m’est venue la nuit

dernière--soudainement... ce fut comme une révélation divine. Et combien

elle est simple, terriblement simple...

Il y a des sons que nous ne pouvons entendre. A chaque extrémité de

l’échelle musicale sont des notes qui n’impressionnent pas cet

instrument imparfait qu’est l’oreille humaine. Elles sont ou trop

élevées ou trop graves... J’ai vu des bandes, de sansonnets occupant

plusieurs arbres épais et rapprochés, en complet silence, au crépuscule,

soudain sauter dans l’air et s’envoler, _tous ensemble_, d’un seul

élan... Tous ensemble, comment cela pouvait-il se faire?... Ils ne

pouvaient se voir les uns les autres, étant séparés par des paquets de

branches... Un chef ne pouvait être visible que d’une très faible partie

des autres. Il devait donc y avoir un signal, un commandement, donné par

l’un d’eux mais _si aigu_ que je ne l’entendais pas... J’ai fait la même

observation au sujet de cailles occupant les deux versants d’une colline

et, en plus, séparées par des buissons épais... Elles aussi prenaient

leur vol toutes en même temps... pareille simultanéité attestait

l’existence d’un signal quelconque donné par l’une d’elles et qui ne

tombait pas sous mes sens...

Il est un fait bien connu des marins: une bande de baleines jouant ou se

nourrissant à la surface de la mer, à une grande distance les unes des

autres, séparées notamment par la convexité de la planète, parfois

plongent toutes ensemble, et disparaissent à la même seconde... un

signal a été donné, trop grave, pour être entendu par le marin qui les

observe du haut d’un mât, mais dont la vibration est _sentie_ par les

soutiers et les émigrants dans la cale... De même certaines notes basses

de l’orgue, à peine perceptibles à l’oreille, mettent une puissante

vibration dans les pierres de la cathédrale.

Or, il en est de même avec la vision. A chaque extrémité du spectre

solaire se trouvent des rayons dits «actiniques» ou «chimiques» que

notre œil n’aperçoit pas et dont, pourtant, le chimiste constate la

présence indéniable. Ces rayons ont une coloration que nous ne

discernons pas. L’œil est, lui aussi, un instrument imparfait: il ne

voit que quelques octaves de la réelle «échelle chromatique»... Donc, je

ne suis pas fou: il y a des couleurs que nous ne voyons pas, des

couleurs invisibles...

Et, Dieu me protège!... la Chose d’Épouvante est d’une couleur de ce

genre... Elle est invisible... Il y a donc des êtres invisibles... Et je

ne suis pas fou...

La contrée que j’habite est sauvage, mal explorée... plus à l’est

s’étendent de grandes forêts où nul jamais ne pénétra... ces forêts sont

peut-être peuplées d’êtres invisibles et l’un s’est aventuré

jusqu’ici... Il m’observe, Il me guette... Que vais-je devenir?...

Est-il plus fort que moi? ou moins fort?... Sa race est-elle supérieure

ou inférieure à la mienne...

Le clavecin hanté · 第 16 / 25 题