L’ADIEU

Le 24 février 1918, dans notre maison de Neuilly-sur-Seine, je relis la

tendre lettre quotidienne de mon mari lieutenant au front. Les

domestiques sont couchés. Grand silence de village endormi... Pour

entendre le murmure de Paris il faudrait que j’ouvre une fenêtre et que

je prête l’oreille... La nuit est brouillée de brume: au ciel de grosses

nuées humides: pas de gothas à craindre...

La compagnie de Jacques vient d’être ramenée à l’arrière, telle est

l’heureuse nouvelle que m’apporte cette lettre. Une semaine de calme

pour moi! On se battait si terriblement dans son secteur, ces jours

derniers encore!... Je suis certaine que ce n’est pas pour me rassurer

qu’il se dit en sûreté, quoique nos combattants aient parfois de ces

tendres subterfuges. Mais Jacques et moi nous sommes si profondément

unis qu’il ne _pourrait_ rien me cacher... Dès les premiers jours de

nos cinq ans de ménage nous nous sommes découvert des âmes

extraordinairement semblables ressentant tout pareillement et n’ayant

pas besoin de paroles ou d’écrits pour correspondre... Si souvent une

même pensée nous venait et que nous exprimions par les mêmes paroles

tous deux en même temps, si souvent! qu’après avoir commencé par rire de

ces apparentes coïncidences, nous les avons interprétées dans un sens

plus haut... Même éloignés nous ressentions les mêmes impressions...

peut-être l’un les communiquait-il à l’autre par une sorte d’influence à

distance...

Je _savais_, sans être près de Jacques, s’il était triste ou gai,

heureux ou découragé... Et lui, un jour, quitta brusquement une chasse,

en Sologne, et revint en hâte: j’étais tombée soudain malade et, de

là-bas, il l’avait _senti_...

... Je numérote la chère lettre avec le stylographe de Jacques et je la

joins aux précédentes dans un coffret...

Puis je referme ce stylographe dont il se sert depuis l’adolescence, qui

est un peu de lui, et qu’à cause de cela je lui ai demandé de me

laisser. J’y appuie mes lèvres et je le pose sur son bureau à côté de

cette belle édition des _Perles Rouges_ reliée en cuir fauve qu’il

affectionne...

Pour cela je déloge Sphynge, la chatte persane, qui somnolait entre la

lampe et le sous-main. Lentement, elle consent à sauter à terre, me

regarde avec reproche, s’étire en bâillant, puis, soudain preste, bondit

sur mes genoux.

«Sphynge, où est-il ton maître?... Loin, en la nuit, là-bas... à

l’Est!... dans la pluie, le froid... Et nous sommes là, seules, toutes

deux... Il t’aime bien, il parle de toi dans ses lettres... Dis,

Sphynge, nous le reverrons?...»

Mais, à coups gracieux de sa patte de velours, elle gifle les

pendeloques de mon collier... Mon collier! cadeau de Jacques pour le

premier anniversaire de notre mariage...

Onze heures seulement. Je n’ai pas sommeil. Et les nuits en février,

sont encore si longues!... D’ordinaire, à cette heure paisible, j’aime

parcourir la maison... je descends, je vois si la porte donnant sur le

Boulevard Maillot et celle du jardin sont bien closes, je traverse le

salon, je redresse un cadre dans le hall, j’inspecte la cuisine. Mais,

ce soir... non!... je vais rester ici, dans le cabinet de travail de mon

mari, et tricoter pour sa section, car je suis toujours la tricoteuse

qu’on était si intensément en l’hiver 1914-1915... Quand il ouvrira le

paquet, je suis sûre qu’il embrassera ces monstres de laine!...

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Ai-je dormi?... non, il ne me semble pas avoir perdu conscience...

Non!... mais depuis... depuis combien de temps? une heure peut-être...

en proie à une étrange attente nerveuse, je suis restée immobile,

complètement, figée dans cette attitude d’une tricoteuse qui écoute.

Qui écoute quoi?... La nuit est lourde, hostile... Et le silence est si

profond qu’il m’inquiète... Je distingue avec une bizarre précision le

tic-tac chantant de l’horloge qui est en bas, dans le hall...

d’ordinaire, il ne fait pas tant de bruit... J’entends aussi ma

respiration: elle est haletante... et je sens, sur mes lèvres, qu’elle

est glacée... Les ténèbres... les ténèbres me paraissent comme... comme

frémir... comme _vivre_!... Qu’ai-je donc?

Il faut bien que je me l’avoue... pourquoi dissimuler vis-à-vis de

moi-même?... J’ai peur... dans cette maison écrasée de nuit, de

silence...

Oh! un meuble a craqué!... les autres soirs cela arrive et je n’entends

même pas, tandis que...

Les domestiques? ils couchent dans le chalet, au fond du jardin... pour

leur téléphoner je devrais aller jusqu’à ma chambre... et je n’ose... je

ne pourrais même pas quitter ce fauteuil... je ne pense qu’à rester

immobile, qu’à ne pas faire le moindre bruit, afin d’écouter...

d’écouter quoi?

Cette épouvante s’est levée en moi peu à peu... Et sans raison!... Je

proteste parce qu’elle est sans raison!...

Oh!... Oh!... la porte d’entrée en bas, qui donne de la rue sur le

hall... elle vient de s’ouvrir!... C’est impossible puisqu’après-dîner

je l’ai moi-même fermée à double tour... Oh si! elle est ouverte: je

sens un léger courant d’air... oui, elle s’est bien ouverte, sans erreur

possible... puisqu’elle se referme!... Crier au secours? Non! le son de

ma voix me terrifierait plus encore... et, en bas, on entendrait...

Qui est-ce _on_?... Chut!... chut...

Des pas dans l’escalier?... Non, je ne les entends pas... J’ai beau

prêter l’oreille, je n’entends rien... Mais je les devine, je les

sens... alors, c’est peut-être une hallucination... Chut!... quelqu’un

monte en s’efforçant de ne pas faire de bruit...

Une marche geint, cette marche qu’on a déjà réparée, passé le

tournant... Jacques, que n’es-tu près de moi pour crier, pour me

défendre!...

Oh!... cela est pire: Sphynge s’est dressée... elle a sauté à terre et

elle regarde la porte, elle écoute... _Elle aussi a entendu!_... Donc je

ne suis pas une malheureuse hallucinée!...

Sur le palier, maintenant... C’est sur le palier... _Cela_ hésite... Je

me tasse dans le fauteuil... je sens mes mains qui se meurtrissent à en

étreindre le dossier... Il faudrait, c’est si simple, que j’aille

doucement pousser le verrou de la porte... il est solide, je serais en

sûreté... la porte n’est qu’à quatre pas!... mais nulle force humaine ne

me contraindrait à bouger.

Je n’entends plus rien... plus rien depuis quelques secondes...

c’étaient peut-être mes pauvres nerfs qui... _Oh! la porte commence à

s’ouvrir_... à peine... mais j’aperçois une raie noire de l’obscurité du

palier...

Elle s’entre-bâille, menaçante... La voilà grande ouverte...

Personne!... à la lueur de la lampe qui éclaire le cabinet de travail

j’aperçois tout le palier tranquille...

Mais _quelqu’un est entré_... j’en suis certaine...

Je _sens_... il me semble même _voir_... une présence vivante qui erre

dans la pièce, et pas au hasard, non, mais avec une extraordinaire

assurance...

Et je ne me trompe pas puisque Sphynge, en ronronnant, suit des pas

invisibles, se frotte avec joie aux chevilles de... _de qui donc_?...

On a heurté un tabouret...

Oh! les cercles, les huit, que fait cette chatte en marchant sur le

tapis... Je regarde attentivement la glace: vais-je y voir surgir une

image?...

Quelque chose a passé entre la lampe et moi... Toujours rien dans la

glace... Oh!... oh!... le stylographe!... on le soulève de la table!...

il est tenu en l’air... tenu par rien, puisque je ne vois rien... Ah! on

vient de le poser soigneusement à sa place...

Le livre à reliure fauve... _Les Perles Rouges_... Il s’ouvre...

j’entends crisser les pages... on le feuillette... il retombe sur la

table, avec bruit...

Horreur!... la présence affreuse s’approche... je la perçois... elle est

là... Sphynge évolue contre elle à mes pieds... Vais-je devenir folle

d’épouvante?... Oh! n’ai-je pas senti une main sur mon front? Et entendu

comme un sanglot... un sanglot...

... C’est fini. Plus rien. Tout a disparu... disparu net, avec une

soudaineté surprenante... Je me retrouve lucide, honteuse. L’atmosphère

est banale. Le cabinet de travail a son aspect ordinaire. Sphynge aussi

semble surprise... elle flaire le tapis, les meubles... puis elle

s’enroule dans son pelage ras, soupire, s’endort...

Quelle heure?... _Minuit vingt-cinq_...

Sans la moindre appréhension, je descends dans le hall... La porte

d’entrée est close à double tour... l’horloge chantonne familièrement...

je parcours la maison... Rien d’anormal...

Décidément, et quoiqu’ils ne m’aient jamais joué aucun tour, il faut que

je surveille mes nerfs. Comme Jacques se moquerait de moi s’il

savait!...

Demain j’irai demander une ordonnance à notre vieux docteur...

* * * * *

Ensuite?... Ah! combien de femmes françaises l’ont vécu mon affreux mois

d’après!...

Plus de lettres de Jacques. Les miennes, et les paquets que j’envoie, me

reviennent avec la mention: «Le destinataire n’a pu être joint». Le

bureau des Renseignements aux Familles, m’informe que mon mari est

disparu. De l’espoir encore!...

Mais, un après-midi, un vieillard en noir, aussi ému que moi, me rend

visite. Il vient de la mairie...

Mon pauvre Jacques a été tué dans une attaque de nuit le 24 février à

_minuit vingt-cinq_... A l’heure même où me surgissait cette affreuse

épouvante... On a retrouvé son cher corps, on a constaté l’heure à sa

montre brisée...

Est-ce lui qui, alors qu’il expirait là-bas, est pourtant venu dans

notre demeure...? Est-ce lui qui a tenu le stylographe, feuilleté le

livre, posé la main sur mon front?...

Ou bien mon être subconscient, se trouvant averti par une mystérieuse

vague mentale--avec quelle force Jacques a dû lancer vers moi sa

dernière pensée!--ai-je, par réaction, imaginé cette scène

terrifiante?...

Pourtant je suis d’une santé robuste. Jamais, au grand jamais, je n’ai

eu d’hallucinations... Non, c’est mon bien-aimé qui est venu dire adieu

à sa femme, à notre chère demeure!... Sphynge, dont les nerfs sont plus

subtils que les miens, n’a-t-elle pas reconnu son maître?...

... J’ai espéré qu’il reviendrait... Avec quelle émotion j’aurais

accueilli ces signes de sa présence qui m’effrayèrent tant, ce soir du

24 février... Combien de nuits dans la maison solitaire, errant de

chambre en chambre, passai-je à l’attendre, à crier son nom chéri à

travers mes larmes!... Mais vainement! Il n’est jamais revenu...

Pourtant, au profond de l’au-delà, je suis sûre qu’il _sent_ ma

tendresse...

J’ai tout essayé... Je me suis rendue en des milieux spirites... La

planchette, les tables tournantes, l’écriture automatique, les médiums à

incarnation, n’ont même pas ébauché un rapprochement... J’ai écouté

discourir des occultistes célèbres dans l’espoir qu’ils m’aideraient à

renouer la chaîne brisée. Et rien!... Oh! je ne dis pas qu’il _n’y a

rien_ puisque j’ai eu une si forte preuve! Mais pourquoi est-il venu à

l’instant de son trépas et plus jamais ensuite?...

Pourquoi la Visiteuse, après avoir été si clémente, s’est-elle montrée

si implacable?... Comment, alors qu’il expirait, est-il venu vers

moi?... Nombreuses sont de semblables apparitions de pauvres mourants,

on en cite dans toutes les familles. Mais nul ne les explique. Et l’être

cher ne revient plus. Son adieu est pour toujours...

Comment vient-il?... Pourquoi ne revient-il pas?...

Le clavecin hanté · 第 13 / 25 题