LE DUEL AU CIGARE

«Regardez cette gueule de singe!... Nous sommes donc ici dans une

ménagerie?...»

L’homme ainsi interpellé par un colosse blond à demi-ivre, venait

d’entrer, une pauvre valise à la main, dans le grand bar en planches,

illuminé par des lampes à acétylène, qui marquait la halte de la vieille

diligence étique reliant encore, ce 10 août 1914, la frontière mexicaine

et le Southern Pacific Railway à travers la brousse immense du Texas...

Ses vêtements étaient ceux d’un cow-boy, il «sentait l’Ouest», mais sa

petite taille, ses vifs yeux noirs enfoncés sous de broussailleux

sourcils, son teint très brun, son visage barbu opiniâtre et doux, ses

manières timides, se remarquaient en cette assemblée tumultueuse de

grands anglo-saxons...

Il regarda tranquillement l’insulteur et quelques buveurs qui avaient

ricané à l’ombre de leurs feutres, puis, avant posé près de lui, avec

grand soin, sa valise raccommodée çà et là avec de la ficelle, il

commanda un whisky-and-soda.

L’air chaud sentait le cuir, le rhum, le gin, l’écurie. La clarté des

lampes à acétylène était si crue que la fumée des cigares faisait des

ombres montantes sur les murs de bois à travers lesquels on entendait,

par intervalles, la grande voix lugubre du vent s’étendre sur l’immense

prairie déserte...

La voix injurieuse reprit:

«Oh! le chimpanzé boit dans un verre, comme un homme!... C’est étonnant

ce qu’on arrive à enseigner à ces animaux-là!...»

Cette fois le rire fut général. Le même geste enleva le cigare de toutes

les bouches aussitôt distendues d’hilarité. A travers la mouvante vapeur

bleue, on dévisageait brutalement le nouveau venu qui, la tête entre les

mains et les coudes sur les genoux, semblait rêver...

«Mais on n’arrive pas, vous le voyez, à leur faire comprendre le langage

humain...»

A nouveau éclata la tempête de gaîté. D’énormes mains claquèrent sur les

cuisses... On se renversait pour mieux rire...

Quelques voix rauques crièrent: «Lâche!... Rayé de jaune!...

Trembleur!...» vers l’homme dont la patience scandalisait--en cet Ouest

demeuré aujourd’hui encore combatif à l’ancienne mode, et où le revolver

répond vite à la moindre offense...

Alors, sans hâte, soigneusement, il enleva l’épingle fermant la poche

intérieure de son veston d’où il sortit un petit cahier, à couverture de

parchemin sale, qui portait en calligraphie ronde, à demi effacée, son

nom: Molinier (Jean).

«Gentlemen, je ne suis pas plus poltron qu’un autre... Jetez un coup

d’œil sur ceci qui est ce que nous appelons en France un livret

militaire... Sur cette page, là, tenez! vous pouvez lire qu’en cas de

guerre je dois me rendre, dans le plus bref délai, à Bar-le-Duc, dépôt

du 94e régiment d’infanterie... Vous connaissez les nouvelles

d’Europe... Mon pays est en guerre depuis huit jours avec l’Allemagne...

Hier, j’ai quitté ma femme, mes trois gosses, ma ferme, mon troupeau, à

soixante milles au Sud d’ici, et je m’embarque à New-York

après-demain... Je ne peux donc relever aucune insulte, devant tout mon

sang à la défense de mon pays...»

Il y eut un instant de silence. On entendit dehors, dans la nuit, bruire

le large vent de la plaine...

Pour la plupart des rudes gens présents, une guerre--sottise commune

encore chez ces arriérés d’Européens, mais impossible en

Amérique!--concernait les militaires professionnels dont se battre était

la _business_, une _business_ comme une autre. Puisque ce Français était

un soldat on comprenait son abstention, mais elle ne lui attirait pas

une sympathie frémissante...

L’insulteur qui, jusqu’alors, était resté assis, voûté, écrasant une

chaise de l’affaissement de son corps énorme, se leva.

Il avait la nuque si musclée qu’il ne pouvait relever complètement la

tête.

«Je savais bien que c’était un damné Français!... Oui, à sa gueule

noiraude dès qu’il est entré... Moi je suis Allemand, je m’appelle

Buhler et je suis né à Hambourg... si les damnés Anglais ne barraient

pas la mer... je...»

Il n’en put dire davantage... Une bouteille, frénétiquement projetée par

Molinier, lui ensanglanta le visage... déjà le petit Français, en corps

à corps, esquivait ses gros coups de poing, le jetait sur le sol grâce à

un croc en jambes qui rappelait Belleville, se roulait avec lui parmi

les tables renversées, le frappant de la tête, des coudes, des

genoux,... Quand on intervint il lui «tenait» le crâne par les oreilles

et le «sonnait» sur le plancher.

Pendant qu’on relevait Buhler, qu’on l’épongeait, Molinier, la

respiration calme, déclara:

«Gentlemen, cela change tout que ce coquin soit Allemand!... Je viens de

le corriger, et quoiqu’il ne soit pas un gentleman, je suis prêt à lui

donner réparation... En effet, mettre des balles dans la peau d’un

Alboche, ici ou en Alsace-Lorraine, c’est toujours bonne besogne... et

c’est mon devoir... Seulement la diligence repart à minuit... dans juste

une demi-heure et ne pas la manquer est aussi mon devoir...»

Deux groupes s’étaient formés, l’un d’Américains germanisants par

origine, par anglophobie, ou par puritanisme, l’autre de vrais Yankees

qui se rappelaient La Fayette ou qui prenaient sportivement parti pour

le petit homme contre le colosse.

Après quelques minutes d’une discussion dont Molinier, assis

paisiblement, se désintéressa, il fut décidé que le combat aurait lieu

aussitôt, dehors, dans les ténèbres, et «au cigare»...

Buhler s’inondait le crâne d’eau froide, afin de dissiper son ivresse.

Il absorba une dose de «bromo seltzer» pour calmer ses nerfs, assurer sa

main et son coup d’œil. Car il était un duelliste expérimenté.

Molinier ouvrit sa valise avec des gestes lents de paysan et y trouva,

parmi des chaussettes de grosse laine et des mouchoirs à carreaux, un

vieux revolver Colt, à simple action, tout chargé. Il le démaillotta du

linge gras qui le protégeait contre la rouille.

Le bar-tender, Mac Pherson, un écossais américanisé, s’approcha et lui

dit à voix basse:

«Écoutez, Frenchy, on va vous placer à quinze pas l’un de l’autre; comme

la nuit est extrêmement noire chacun de vous fumera un cigare dont

l’adversaire devra toujours voir le feu... Vous tirerez à volonté, avec

ce point rouge pour seul guide... Interdiction de bouger de votre place.

Maintenant, Frenchy, vous n’avez aucune chance de sortir vivant de

l’affaire... ce Buhler est un revolvériste étonnant... cet après-midi il

nous a fait une démonstration... Il tire avec une diabolique vitesse et

atteint tout ce qu’il vise. Il exécute des fantaisies: le double

roulement, l’éventail, le coup du shériff, comme je n’ai jamais vu...

--Tout va bien... Coupez le sermon!...

--Il s’est souvent battu! Jamais il n’a manqué son homme!... Jamais!...

Et ses armes sont du dernier modèle, il les connaît, il s’est longuement

entraîné avec, il les a en main... celle qu’il a choisie pour tout à

l’heure a une détente si douce qu’il suffirait de souffler dessus!...

Tandis que vous, avec votre vieil aboyeur...

--Pas le temps d’en acheter un autre... D’ailleurs il tire droit tout de

même... Allons-y!...»

On ouvrait la porte. Une rafale de vent coucha la flamme des lampes.

Dans les ténèbres, les deux groupes dont on devinait le remuement noir,

avançaient à tâtons, trébuchaient sur des racines, se heurtaient. La

grande voix lugubre du vent, du mystérieux vent du Texas, parfois

s’élevait soudain, gémissait, piaulait, puis s’éteignait dans un silence

si profond qu’on distinguait le lointain jappement clair de coyotes

chassant au loin...

Une nuit pareille était un sinistre et étrange décor de duel. Mais

là-bas les combats singuliers ont encore leurs bizarreries d’autrefois,

et aussi leur gravité; les conditions en sont souvent fantaisistes,

voire cruelles--et pas «d’honneur satisfait» sans mort, ou, au moins,

sans blessure extrêmement grave entraînant l’inconscience immédiate et

absolue... Molinier ou Buhler devait y rester... Tous les deux

peut-être, grâce au «coup double» sinistrement dénommé le «coup des deux

veuves» que de semblables conditions rendent fréquent.

On plaça les combattants à une distance de quinze pas qu’il fut

difficile de mesurer en cette obscurité. Chacun alluma un gros cigare

qu’il ne devait laisser ni s’éteindre ni se recouvrir de cendre. Chaque

adversaire devinait ainsi la place de l’autre à cette menue étoile

pourpre...

Mac Pherson, qui assistait Molinier, lui dit, bas, juste à l’instant de

s’écarter de lui pour laisser le champ libre:

«Frenchy, je vais vous indiquer un truc... un truc très employé dans ce

genre de duel... c’est votre suprême chance!... Cela consiste à tenir le

cigare non à la bouche mais avec la main gauche, au bout du bras étendu

de côté... L’adversaire qui tire sur le point rouge passe donc à un

mètre de vous... Mieux il vise, et plus le moyen est efficace...»

Molinier avait écouté le conseil d’un air méditatif. Il cracha dans ses

mains, empoigna solidement la crosse de son vieux revolver, et répondit:

«C’est un truc connu, très employé, dites-vous?... Merci Mac!... Mais

moi j’aime les choses simples...

--Ne vous entêtez pas... employez donc ce procédé... oh! il n’est pas

d’effet certain, mais il vous donnerait une chance de revoir votre femme

et vos gosses... Et puis, quand vous partez défendre votre pays de

l’autre côté de la mare aux harengs, ce serait bête de faire ici un pâté

de viande froide...

--C’est cette grosse saucisse de Buhler qui va refroidir, pas moi...

Retirez-vous, mon vieux!...»

Les adversaires, en place, et les assistants à plat ventre dans l’herbe,

attendaient le commandement: «_Feu!_»...

C’était un instant de grand silence dans la plaine... Un mocking-bird

réveillé, jeta quelques notes perçantes en s’envolant... Les ténèbres

étaient si épaisses que le feu de chaque cigare semblait énorme...

«Gentlemen, prêts?... A volonté, _Feu!_...»

Silence... Le point rouge du cigare de Buhler s’éloigna en zigzags

rapides vers la gauche, revint vers la droite, s’éleva, s’abaissa...

Évidemment, le Teuton cherchait à dissimuler sa place, à enlever tout

point de mire exact à Molinier...

Le rond pourpre du cigare de celui-ci demeurait absolument immobile!

«Le niais ne suit pas mon conseil, dit Mac Pherson... il va se faire

plomber le coffre... Ce que les Français sont suffisants!... ils ne

veulent jamais rien écouter, même quand...»

Deux détonations, aux longues flammes retentirent, presqu’en même temps,

mais Molinier avait certainement tiré le second...

Puis on perçut la chute d’un corps sur l’herbe sèche, et des

gémissements... Qui était tombé?... Dans cette ombre épaisse, comment

savoir?...

--Frenchy!... Frenchy!... cria Mac Pherson.

--Ça va, merci!...»

On courut. Les cônes lumineux de quelques torches électriques de poche

trouvèrent le Hambourgeois étendu en une pose anguleuse, grotesque, de

marionnette projetée à terre.

Il avait reçu au ventre la balle de Molinier. Il hoquetait...

Et Molinier, en remettant avec soin son vieux revolver dans sa valise,

dit à Mac Pherson:

«Je n’ai pas suivi votre tuyau, mais il m’a été bien utile tout de

même... Puisque vous, un pacifique tenancier de bar, vous connaissiez ce

truc de combat, donc Buhler, duelliste expérimenté, non seulement devait

le connaître aussi, mais supposer que je m’en servirais... Alors j’ai

tout bonnement tenu mon cigare à la bouche... L’Alboche pensant que je

l’avais au bout de mon bras gauche étendu, a visé à côté... sa balle a

sifflé à un mètre à ma droite...

--Mais vous, dans cette nuit noire, comment vous êtes-vous guidé?

--Pour être sûr, j’ai tiré sur la lueur de son coup de feu... Mon père

tenait un tir à la carabine et au pistolet Flobert dans les foires de

France... cela m’a fait de la théorie quand j’étais gosse... Et puis,

j’ai quinze ans de Texas où il y a de la pratique quotidienne sur les

animaux et parfois, vous voyez, sur les gens... Maintenant, vite, mon

vieux, aidez-moi avec ma valise, que la diligence ne se trotte pas sans

moi!...»

Le clavecin hanté · 第 12 / 25 题