Ce matin-là Mme Jeanne Divais--célèbre pour sa beauté persistante, pour
ses bijoux, et pour l’ordonnance incomparable des fêtes que son mari, le
professeur Divais, médecin des hôpitaux, donnait en leur hôtel du Parc
Monceau--se félicitait de sa nouvelle manucure. Ses mains commençaient à
perdre ces rides qui attestent l’âge et qui, avec celles du cou, sont
les plus tenaces...
Non que la déparât le ridicule de s’accrocher désespérément à la
jeunesse! Elle avait renoncé depuis longtemps à vivre davantage que
d’une façon décorative... Et des mains flétries sous les bagues sont
d’une inconvenante laideur... on croit les voir trembloter...
... Dans le grand miroir lumineux, incliné en face d’elle, parut la
bonne face, à barbe grisonnante et carrée, du professeur Divais. Il
n’avait pas retiré sa pelisse et tenait à la main son chapeau et sa
canne. Pourquoi donc, retour de l’hôpital, venait-il de traverser
l’antichambre avec tant de hâte?... Le regard de sa femme le lui
demanda, dès le baiser qu’ils échangeaient, chaque jour, à cet instant.
Il sourit, s’excusa. Un laquais vint le débarrasser...
«Ma chérie, je ne sais si tu approuveras ce que j’ai cru devoir faire
tout à l’heure... Il m’est arrivé une chose... une chose...
--Eh mais, cette émotion... Qu’as-tu donc?... Allons, raconte
tranquillement...
--Voilà... tout à l’heure un hasard m’a fait assister aux derniers
instants de... tu ne pourrais deviner qui... Souvenir ancien et bien
douloureux, pour toi, chérie... Stéphane Maurive!...»
Elle sursauta. Instinctivement, son regard, à travers la grande baie
limpide ouvrant le salon vers l’espace, s’en fut aux lointaines coupoles
blanches qui marquaient, en une brume légère, les hauteurs de
Montmartre... elle les aperçut non comme elles sont à présent, couvertes
d’édifices, simple prolongement de Paris avec un mauvais renom de
cabarets et music-halls, mais comme elles étaient il y a trente ans;
alors, le Sacré-Cœur commençait à peine à surgir sous des échafaudages;
il y avait encore quelques champs d’avoine entre la rue Luc-Lambin et la
place du Tertre. Des jardins, des terrains vagues séparaient les basses
petites maisons provinciales. L’herbe encadrait les pavés dans les
ruelles tortes. Des volailles gloussaient derrière chaque mur. Le soir,
l’ombre à peine troublée par quelques réverbères à l’huile, était
curieusement sinistre; et il montait, de l’immensité phosphorescente de
Paris, un murmure lointain...
Le salon reparut aux yeux éblouis de Mme Divais. Elle balbutia:
«Tu es certain que... c’était bien lui?...
--Oh Jeanne! absolument certain!...»
Trente années auparavant elle s’était enfuie de chez ses parents pour
aller vivre dans une chambre mansardée, au sixième, rue Lepic, en face
des immobiles, des désespérées ailes noires du Moulin de la Galette,
avec Stéphane Maurive, jeune ingénieur toujours à la veille d’obtenir un
emploi rémunérateur pour son talent considérable--son génie, disaient
ses amis--et échouant toujours parce que l’ampleur, l’avance de ses
idées, effrayaient les grands industriels...
Ç’avaient été douze mois d’atroce dénuement mais d’amour passionné. Des
dîners, à deux, avec cinq sous de foie gras, une livre de pain, et de
l’eau, mais quelles nuits d’étreintes et de causerie où la parole de
Maurive, enflammée, visionnaire, fascinante, reconstruisait l’Univers
grâce aux miracles de la mécanique et de la chimie!... Il jurait qu’elle
serait la reine d’un Monde nouveau par lui édifié, un Monde enfin
heureux...
L’hiver fut terrible. Pas de feu. Elle portait un maillot cycliste et
une vieille houppelande de son mari. Nul début de réalisation des grands
rêves n’apparaissait...
Enfin, lasse de misère, harcelée par ses parents, malade, elle avait
quitté Stéphane. Un soir celui-ci, en rentrant, ne trouva qu’une brève
lettre d’adieu; ses désespérés efforts pour revoir Jeanne cachée en
province, chez un oncle, demeurèrent vains.
Peu après elle fut épousée par un camarade de Maurive, le docteur
Divais, fils du célèbre chirurgien auquel la fortune et les relations
paternelles promettaient une carrière facile.
Maurive partit en Amérique, comme émigrant.
Celle qu’il avait tant aimée connut dès lors tous les enchantements de
la richesse...
«Et comment... cela... s’est-il passé?...
--Ce matin, après l’hôpital, je passe à la clinique de d’Arsonvalisation
de la rue Molitor où j’ai un malade. Je demande qu’on le change de
chambre. L’infirmière en chef répond qu’une chambre meilleure, la plus
coûteuse de la maison, allait être rendue libre par le décès imminent de
son occupant, un Américain d’origine française qu’elle me désigne ainsi:
«Ce pauvre M. Stéphane Maurive»... Il a fait une étonnante carrière aux
États-Unis dans la construction métallique... La grande firme Marshall
and Mac Lain, tu sais, la plus considérable du monde, il en était le
directeur, l’âme agissante, Marshall et Mac Lain n’ayant guère fait que
le commanditer... Il est revenu en France le mois dernier pour de
l’artério-sclérose à la dernière période... On l’a transporté en auto du
paquebot à la clinique. État désespéré... rien à faire...
«Je suis entré dans sa chambre... Il a été un malheur dans ta vie, mais
quand la mort est là... Et puis il t’aimait, à sa façon, mais il
t’aimait... Et j’ai été au lycée avec lui... Je suis donc entré...
C’était la fin... il agonisait... sans un ami, sans un parent... il ne
s’est pas marié là-bas... Personne là qu’une garde qui cacha, quand je
parus, le roman-cinéma qu’elle était en train de lire... Il ne pouvait
déjà plus parler mais son regard me reconnut aussitôt, malgré tant
d’années... et de la vie reparut à son visage qui se figeait déjà dans
la définitive rigidité. Je risquai quelques banales phrases d’espoir...
Il les repoussa, effaça d’un geste tremblant et d’une ébauche de
sourire... Il voulut dire quelques mots mais ses lèvres s’agitèrent à
vide...
«Des yeux il parvint à me désigner une enveloppe cachetée qui se
trouvait sur la table parmi des fioles pharmaceutiques...
«--Il a recommandé d’ensevelir cela avec lui!... murmura la garde.
«Je pris donc la lettre... La bouche de Maurive esquissa: «Ouvrez!» deux
fois... Je déchirai l’enveloppe... Sais-tu ce qu’elle contenait?...
Cette lettre que tu lui laissas en quittant son taudis de la rue
Lepic!... Touchante, n’est-ce pas, une telle persistance dans le
souvenir!... et je n’ai pu m’empêcher de lui dire que je t’en ferais
part... Cette promesse amena sur sa pauvre figure terreuse comme une
éclaircie souriante. Et, soudain, il me dit «_Merci!_» nettement,
presque fortement!... avec sa voix de jadis!... Alors, je voulus donner
de la douceur à ses dernières minutes... c’est machinal chez un
médecin... et pour Maurive j’avais mieux que cette morphine avec
laquelle nous pouvons rendre une agonie paisible, optimiste,
_euphorique_... Je lui ai parlé de toi... oui, de toi, Jeanne!... Même,
ma chérie, j’ai été un peu loin... il semblait si heureux que je me suis
permis d’inventer... J’allai jusqu’à lui dire, en affectant un ton amer,
que jamais tu ne l’avais oublié, que, malgré mes efforts, tu ne t’étais
pas consolée de votre séparation, que tu lui étais restée fidèle de
cœur... Ces paroles m’étaient pénibles, chérie, malgré mon habitude
professionnelle de tromper les pauvres malades, mais elles étaient
tellement bienfaisantes!... Si tu avais vu le ravissement de ses
traits!... Il y avait un nimbe de joie autour de lui... Son regard, en
s’enfonçant peu à peu dans le lointain, gardait du bonheur... La fin l’a
surpris en pleine illusion... Tu me pardonnes, Jeanne, d’avoir abusé de
ton nom et d’une période si triste de ta jeunesse?...
--C’est très bien ce que tu as fait là, mon ami!... répondit Mme Divais
d’une voix un peu haletante... Oui, très digne de ta bonté!... Mais
es-tu certain, sans erreur possible, qu’il a compris, qu’il a cru?...
--Absolument certain!... Il était assez affaibli pour croire ces
invraisemblances, assez conscient pour pleinement comprendre...»
Alors, l’âme loin de lui, elle embrassa son mari avec une gratitude
presque passionnée. Car, croyant bercer le mourant avec des chimères, il
_lui avait dit la vérité_!... Et elle était immensément heureuse que
Maurive ait enfin su qu’épouse fidèle elle avait pourtant regretté
durant toute sa vie riche, cette année de misère, de lutte, d’espoir,
dans l’atelier montmartrois, et qu’elle n’avait jamais aimé que lui,
Stéphane, son Stéphane!...