Le grand café marseillais étalait ses tables dans le soleil et le
vacarme. L’assemblée des consommateurs y était plus bizarrement
cosmopolite que jamais car l’armistice venait de rétablir les services
de paquebots.
Je regardais le visage, les silhouettes, j’écoutais les jargons.
Soudain, j’eus l’impression de connaître un maigre gentleman voûté, aux
traits tombants sous des cheveux en désordre, aux habits déformés qui,
immobile devant un verre de liqueur, contemplait vaguement les mâts et
la lumière du Vieux Port... N’était-ce point... eh oui, je ne me
trompais pas, c’était Jacques Neville, qu’on avait dit mort... Jacques
Neville, mon camarade de Louis-le-Grand, le malheureux héros d’une
affaire tragique dont seul je sais le secret.
Son regard bleu pâle, comme usé, rencontra le mien et se détourna.
«Chasseur! de quoi écrire!... portez cette lettre à ce monsieur à
cheveux gris qui est tout seul là-bas...»
J’ai écrit: «_Mon cher Neville, ne veux-tu pas causer quelques minutes
avec moi?_»
Il a le pli. Il décachette. Il griffonne une réponse.
Oh! il paye, me salue, et s’en va, courbé, le pas incertain,
lamentable... La foule se referme sur lui...
Sa réponse, d’une écriture tremblée, dit: «_Non, je n’existe plus.
Merci!_»
Le chasseur sait de lui que c’est un original qu’on voit toujours seul
et qui parfois s’enivre...
Et l’aventure d’il y a vingt ans me surgit avec une netteté crue, comme
si le soleil provençal avait illuminé soudain un coin de ma mémoire.
* * * * *
Le fumoir chez le banquier Destieux, après dîner. Un dîner de huit
camarades hommes, anciens élèves de Louis-le-Grand, présidé par la femme
de notre hôte, cette adorable Suzy Destieux dont la célèbre beauté était
spécialement éclatante ce soir-là.
Elle vient de nous quitter à cause de nos cigares...
Jacques Neville est accoudé à la cheminée. Grand, athlétique, brillant
causeur, très érudit, avec une pointe de timidité qui le rendait plus
charmant encore, il débutait aux Affaires Étrangères et son avenir
semblait considérable.
Un autre de nos condisciples, Christian, l’explorateur Christian auquel
la France doit de si utiles territoires en Afrique, un gaillard brun,
obèse, au teint déjà touché de jaune par le paludisme, nous raconte des
histoires de mines de diamants.
Sa parole, très expressive, avec une nuance d’accent bourguignon, a
vraiment fait disparaître le petit salon art nouveau... nous sommes dans
la mystérieuse brousse africaine, sous le ciel aveuglant, parmi des
noirs... nous respirons des odeurs de campements et de fauves, nous
entendons le continuel tam-tam hypnotiseur d’un village nègre.
«Quant à ce diamant qui coûta dix-sept existences humaines et qui ne
vaut guère que trois cent mille francs, le voici...»
Et Christian sort d’une poche de son gilet blanc le diamant, gros comme
une noisette, à peine taillé, dont il vient de nous conter les
aventures.
Le fumoir reparaît autour de nous. Des cigarettes s’étaient éteintes
pendant le récit.
Chacun veut voir cette pierre étonnante. Elle passe de main en main. Je
suis le dernier à l’examiner. Elle ne paye pas de mine, presque brute
encore, et il faut, pour en concevoir la valeur, l’imaginer taillée,
polie et scintillant sur une poitrine de femme, au bas d’une chaînette
de platine.
Je la pose, avec précaution, sur la table autour de laquelle nous
faisions cercle.
Soudain, les lampes électriques pâlissent, s’éteignent. Rires. La
fâcheuse panne!... Elle fut courte d’ailleurs. Christian eut à peine le
temps de nous expliquer que la nuit tombait aussi brusquement sous les
tropiques.
Les filaments rougissent dans les ampoules et revoici la lumière
ordinaire.
Mais le diamant, qu’aux yeux de tous j’ai placé sur la table, _n’y est
plus_!...
Émotion... Où donc est-il?... Il a dû tomber à terre...
Recherches fiévreuses. On examine le plancher, on déplace les meubles:
rien...
Christian affectait de prendre plaisamment l’aventure. Mais le visage
barbu de Destieux se congestionnait de colère... à Louis-le-Grand puis
dans la vie Destieux fut toujours violent; ses employés le redoutaient,
on disait même que ses crises brutales de jalousie rendaient sa femme
fort malheureuse...
On recommence les recherches. Elles étaient d’autant plus faciles que
les meubles étaient «art nouveau» très simples, et qu’ils ne
comportaient pas de coussins, pas de tentures, pas d’armoires, ni de
guéridons à tiroirs.
Personne n’était entré. Personne n’était sorti...
Or, ce fut en vain qu’on s’acharna. Après trois quarts d’heure, le
diamant demeurait introuvable.
Nous nous regardions...
Destieux dit alors sèchement:
«Il n’y a pas de voleurs parmi nous. C’est entendu. Mais ce diamant a
disparu d’une façon... vraiment surprenante. Si nous nous en tenions à
ces recherches, qui sait, nous conserverions peut-être quelque
arrière-pensée les uns sur les autres. Il n’y a qu’un moyen d’éviter
cela: traitons-nous comme si nous ne nous connaissions pas! Retournons
nos poches!... Et je donne l’exemple...»
Non seulement la proposition fut bien accueillie, mais elle dissipa
l’embarras qui planait...
Destieux vide et retourne ses poches, secoue son mouchoir, fait examiner
son porte-monnaie puis il retire son habit, ses escarpins et exige qu’on
palpe ses manches, son torse, ses jambes.
Ensuite je fais de même et avec d’autant plus de minutie que j’ai été le
dernier à avoir le diamant entre les mains.
La fouille continue, sérieuse, attentive, et non en simple formalité.
Elle n’a donné encore aucun résultat. Et pourtant tout le monde y a
passé, sauf Jacques Neville...
On se tourne vers lui: il est très pâle... les doigts de ses mains se
crispent, s’allongent... Ses lèvres remuent, mais demeurent muettes.
«Messieurs, dit-il enfin avec effort, d’une voix haletante, lointaine,
que nous ne reconnûmes pas, je ne peux me résoudre à être fouillé... Je
n’ai pas le diamant sur moi, je le jure sur l’honneur!... j’aime mieux
prendre la responsabilité pécuniaire de sa perte que subir une pareille
humiliation... Monsieur Christian, vous avez dit tout à l’heure que
cette pierre valait trois cent mille francs, vous recevrez demain un
chèque pour cette somme...»
Il y eut un affreux silence... Puis l’un de nous, un méridional assez
emporté, s’écrie:
«Il faut pourtant savoir...»
Il s’approche de Neville, les mains tendues et il reçoit de l’athlétique
diplomate une bousculade qui le précipite à l’autre bout de la pièce
parmi les chaises renversées.
Destieux sonna et dit au valet qui parut:
«Reconduisez M. Neville...»
Comme Jacques commençait, devant la haie des regards méprisants, une
sortie qu’il voulait digne, Mme Destieux entra si jolie, un peu «poupée»
avec son visage lisse, pur, sous les boucles blondes avec ses yeux
enfantins, son sourire immobile, mais si jolie vraiment!
«Qu’y a-t-il donc?» demanda-t-elle.
Destieux, le violent Destieux qui jusqu’alors s’était contenu mieux que
je ne l’aurais supposé, répondit:
«Je chasse cet individu... ce voleur!...»
Neville, déjà dans le cadre de la porte, se retourna brusquement en une
attitude de meurtre... Je n’ai jamais vu physionomie plus menaçante...
Destieux reprit, avec une hâte où il y avait quelque peur physique:
--Alors, faites comme nous tous... Montrez ce que vous avez dans vos
poches... Laissez-vous fouiller!»
Neville regarda Mme Destieux dont le petit sourire de danseuse anglaise
ne bougeait pas... Il la regarda... Oh! je me rappellerai toujours ce
regard...
Puis il sortit...
* * * * *
En rentrant chez moi, je le trouvai marchant de long en large devant la
porte de mon domicile... A Louis-le-Grand j’avais été son meilleur ami.
«Vous me croyez coupable?...
--Votre attitude ne justifie-t-elle pas au moins le soupçon?...
--Vous allez la comprendre...»
Il monta chez moi. La porte close, il cria:
«Fouillez-moi!... oui, maintenant... vous... j’y tiens...
--Mais ce ne sera pas une preuve!... en chemin vous avez pu vous
débarrasser du diamant!...
--Pardon... ce sera la preuve... ou tout au moins l’explication...
Fouillez-moi!...»
Il aurait pu vider lui-même ses poches. Mais, il avait perdu tout son
sang-froid... il tenait à continuer la scène du fumoir...
Sa voix avait une insistance si douloureuse que j’obéis... et dans la
poche intérieure de son habit je trouve un paquet de quelques lettres et
le petit bouquet que, pendant le dîner, portait à son corsage la femme
de notre hôte, la jolie Suzy Destieux! Les lettres étaient d’elle
aussi...
«Voilà l’explication... Même à vous je n’aurais pas dû la donner,
puisque l’honneur de la pauvre petite est en jeu... mais comprenez mon
désespoir, mon abominable désespoir!... Vous savez quelle brute jalouse
est son mari... Tout le monde aurait reconnu le bouquet... Destieux
aurait lu les lettres... C’était la vie de Suzy, ou la mienne. Que faire
maintenant?...»
Il sanglotait, son grand corps écroulé dans un fauteuil!
Je lui serre les mains, je l’assure de mon estime, de mon dévouement. Et
j’examine avec lui la situation, dans tous ses aspects dont pas un
n’était favorable... Que faire?... Trouver, non seulement le diamant,
mais surtout, le voleur...
* * * * *
Dès neuf heures du matin, nous voici dans une agence de police privée
dont le directeur, un petit vieillard élégant, à nez pointu de fouine,
nous écoute sans mot dire, prend des notes, demande des arrhes
considérables, puis annonce qu’il va «mettre l’affaire en main» et que
nous n’avons plus qu’à attendre.
Le surlendemain il nous cachait avec lui dans l’arrière-boutique d’un
joaillier israëlite de Vaugirard auquel une femme du peuple avait voulu
vendre une pierre non taillée et volumineuse... Elle devait revenir
aujourd’hui...
Cette arrière-boutique, une sorte de cave, sentait la limaille et le
vinaigre. Le métro qui passait en dessous nous massait de sa
trépidation, chaque trois minutes...
L’attente fut longue, avec d’angoissantes incertitudes, car il y eut
diverses clientes avant la nôtre...
Enfin, le joaillier nous rejoint sous un prétexte, nous montre un
diamant--qui est bien celui de Christian!
Nous faisons irruption... La personne du peuple n’est autre que Suzy
Destieux sous le manteau de sa femme de chambre et ses cheveux blonds
cachés par une gaze!...
Ah! le face à face de ces deux êtres!... Leur explication tragique sans
souci du joaillier qui adossé à sa porte répétait: «En se dépêchant,
Messié!... En se dépêchant, Messié...»
Tombée à genoux le visage grimaçant de larmes, l’admirable blonde avoua:
le diamant a roulé sur la table que quelqu’un a dû heurter par mégarde
dans l’obscurité... il s’est logé en tombant dans une déchirure du tapis
qui recouvrait cette table... on a dû l’enfoncer davantage entre
l’étoffe et la doublure en secouant le tapis. Suzy le découvrit par
hasard le lendemain matin!... et alors elle se rappela ses notes de
couturière...
Le détective voulait la faire arrêter. Mais Neville, trébuchant, les
dents claquantes, ouvrit la porte et la désigna à la femme du
banquier... Elle s’en alla, heureuse d’en être quitte ainsi, sans un mot
de regret...
«Nafkè... Nafkè!...» marmonnait le bijoutier juif...
* * * * *
On fit parvenir le diamant à Christian, sous un prétexte choisi avec
soin mais qui ne pouvait être bon. Tout le monde crut que Neville
restituait, et même qu’il ne restituait que faute d’avoir pu négocier la
pierre précieuse. Peut-être eût-il mieux valu envoyer à l’explorateur le
chèque promis--mais Neville était peu fortuné et, après un tel scandale,
il n’eût pas trouvé de prêteur.
Considéré comme un voleur, il dut quitter les Affaires Étrangères,
démissionner de deux grands cercles, fuir Paris. Il voyagea plusieurs
années. A son retour, je le revis fiancé à une jeune fille qu’il aimait
intensément. Une lettre anonyme conta l’histoire du diamant et le
mariage fut brisé à la veille d’être conclu. J’allai trouver le presque
beau-père et, sous le sceau du secret, je lui fis connaître la vérité.
Il ne me crut pas.
Alors le pauvre garçon disparut. Je le pensais mort depuis longtemps...
Mme Destieux est encore d’une grande beauté. On cite la persistance de
sa jeunesse. Parfois, au théâtre, je la croise. Son regard de baby
rencontre le mien sans trouble. Se souvient-elle?
... Elles méritent de la défiance ces femmes toujours adolescentes, dont
le visage d’ingénue n’acquiert dans la vie aucune expression, aucune
ride, aucune lassitude. Elles n’aiment ni ne souffrent.