Maint envieux ricana: «Il a toujours été un peu fou!...»

Or jamais le cerveau de mon illustre ami n’avait donné de plus

remarquables preuves de force que pendant les mois qui précédèrent son

anéantissement...

... Au petit, puis au grand lycée Condorcet, où nous fîmes toutes nos

études ensemble, Gille témoignait d’un penchant irrésistible pour le

merveilleux--surtout pour le merveilleux d’autrefois. Dans les vieilles

légendes que nous enseignaient nos versions latines et grecques, il

voyait le développement, embelli par la tradition orale, de faits

exacts. Il nous rapprenait l’Ancien Testament, l’_Iliade_, l’_Odyssée_,

dépouillés de symboles et de fiction!... Les tentes de Coré, Dathan et

Abiron, détruites par un jet de feu divinement volcanique? Moïse qui,

comme tous les initiés d’alors, connaissait la poudre, avait préparé une

mine sous ces rebelles!... La manne qui sauve les Israélites? Elle tombe

toujours! Elle est un très léger mélange de résine et de miel que le

vent prend à certains arbres et emporte au loin!... Les incrédules n’ont

qu’à faire le voyage pour s’en convaincre... La chute d’Icare?...

l’accident d’un aviateur de l’époque, oui, d’_un aviateur_! car

l’humanité, en des civilisations préhistoriques, a connu toutes les

merveilles de la machinerie actuelle et bien d’autres, que peut-être,

notre science retrouvera, dans le futur... Les dragons noblement occis

par saint Georges, saint Michel, et autres héros?... pas du tout

fabuleux!... de grands sauriens de la faune antédiluvienne qui ne s’est

pas éteinte d’un seul coup--et dont il existe d’ailleurs encore des

échantillons sur le globe actuel: les fameux serpents de mer, aperçus,

et par d’irrécusables témoins, dans la baie d’Along, sont des

ichtyosaures que des convulsions volcaniques arrachent quelquefois aux

grottes immenses des côtes chinoises où ils survivent à leur époque...

Les aurochs, les mammouths, ont disparu à une date relativement

récente... Et sur certains sommets du Brésil, du Pérou, on trouve

d’énormes vampires, d’ailleurs inoffensifs, très rares, qui sont des

ptérodactyles dégénérés, ainsi que l’affirment des savants, comme Th.

Wood, Silbermann, Cantagallo...

Tels étaient ses propos. A l’écouter nous omettions de jouer aux barres

ou aux billes!... En classe, le professeur se taisait parfois pour

laisser dire cet extraordinaire lycéen qui s’était donné comme grands

maîtres les mages d’il y a vingt mille ans et qui affirmait violemment

que dix lignes des Védas hindous contiennent plus de science que tout

Darwin, tout Berthelot, tout Pasteur! Il rayonnait d’une si puissante

conviction que nous, ses condisciples, nous nous le représentions dans

les ténèbres rousses de Rembrandt avec le bonnet fourré et la longue

robe de Faust, et regardant, halluciné, luire, à la fenêtre, les

triangles polychromes du macrocosme...

Il devint bachelier en même temps que moi avec--lui!--la mention très

bien. Nous passâmes ensemble nos vacances en Bretagne... Il tenait à me

prouver que la ville d’Ys exista réellement... Ah! notre arrivée à la

pointe du Raz, ce tour de l’éboulis de rochers gigantesques où, par

bonds formidables, la ruée des flots accourt, puis tonne, râle, en

s’abattant!... La baie des Trépassés et le bouleversement énorme de ses

vagues!... Puis l’étang de Laoual, ce marécage imprévu qui prolonge

jusqu’à deux cents mètres de la mer sa vase et ses roseaux!... Comme je

revois nettement ce visionnaire de Gille gesticuler, avec des gestes un

peu anguleux, dans le vent brutal qui nous décoiffait!... J’entends sa

voix, qui devait crier pour me parvenir dans le fracas marin!

Il disait, avec son accent enthousiaste:

«Mon vieux, la légende d’Ys, du roi Gralon et de sa mauvaise fille

Dahut, se développa, comme toutes des légendes, autour d’une vérité...

Ys _exista_!... et il est impossible de ne pas lui assigner comme

emplacement la plaine basse, incurvée, qui est devenue la baie de

Douarnenez... Des preuves?... diverses voies romaines, venant des quatre

coins de l’horizon, s’arrêtent brusquement au bord de la baie; à marée

basse, en creusant un peu dans le sable, on les retrouve, ici intactes,

là ruinées, mais on les retrouve; or elles conduisaient quelque part! et

elles se dirigent toutes vers le milieu de la baie!... Note aussi que

jusqu’en 1793, chaque année, le jour des Morts, on a dit la messe en

bateau, _au milieu de la baie de Douarnenez, en mémoire des ensevelis

d’Ys_... On raconte aussi que lorsqu’une marée très basse coïncide avec

un vent de terre qui la pousse encore plus loin du bord, les flots

laissent à découvert d’étranges blocs affectant des formes trop

géométriques pour ne pas être de création humaine... Mais la ville aux

cent églises s’étendait plus loin. Nous allons le constater...»

En effet, sur l’étang de Laoual, en barque, nous palpâmes à l’aide d’une

perche de six mètres, des surfaces carrées, rectangulaires, polygonales,

qui ne pouvaient être des rochers...

«Sans doute, affirme Gille, cette cathédrale à laquelle fait allusion ce

distique trouvé par M. Le Carguet, percepteur d’Audierne, dans le texte

d’un très vieux parchemin breton: «Quarante manteaux d’écarlate s’en

vont chaque dimanche entendre la messe à Laoual...» Les «manteaux

d’écarlate»? Évidemment des seigneurs gallo-romains... La messe? Ce que

notre perche rencontrait sous ces eaux vaseuses était-il un clocheton de

la basilique dont selon la complainte, les cloches légendaires sonnent

pendant certaines nuits d’hiver?...»

* * * * *

... Je partis peu après aux États-Unis et y restai une vingtaine

d’années, pendant lesquelles je correspondis régulièrement avec Athanase

Gille.

Docteur en médecine, il s’était spécialisé dans l’étude des infiniment

petits.

«Pour purger un organisme humain d’une invasion bacillaire nuisible,

m’écrivit-il bien avant les travaux de Metchnikoff, il ne suffit pas de

le mettre en état de défense grâce à des injections de nombreux cadavres

des mêmes bacilles, il faut hardiment y déchaîner une autre invasion de

bacilles ennemis des premiers et qui les détruiront, puis qui, cette

besogne faite, ne sauraient non seulement nuire à l’organisme mais même

y séjourner... Ne me crois pas un grand innovateur: c’est ainsi qu’à

Ninive le groupe des vingt et un grands prêtres défendaient la sublime

métropole contre les épidémies formidables qui ravageaient alors la

surface du globe...»

En fait, comme le monde médical le sait, les trois meilleurs sérums,

créés depuis 1910, sont dus à Athanase Gille; mais il refusa toujours de

les laisser désigner par son nom; il prétendait leur imposer celui de

thérapeutes, morts depuis quinze mille ans; en les écrits mystérieux

desquels il affirmait avoir trouvé les indications les plus directement

utiles à la création de ces remèdes souverains!...

... A mon retour en France, je reconnus difficilement mon ancien

compatriote qui, au lycée, resplendissait d’une grâce ardente...

Chauve, le visage plissé comme par un constant effort de mémoire, les

yeux clignotants, les mains inquiètes, le corps fléchi, les habits sans

forme, tachés, il semblait un vieux et consciencieux préparateur de

chimie...

Immédiatement, et comme si nous nous étions quittés la veille, il me

parla de ses travaux... Il ne les inspirait plus de l’antiquité dont la

tradition était décidément trop obscure--la majeure partie des textes

qu’elle laissa restant indéchiffrables. Mais le labeur des Alchimistes

du moyen âge lui semblait une source inouïe d’information et

d’inspiration. Il les tenait non pas seulement pour des précurseurs,

mais pour de géniaux réalisateurs. Il affirmait que les résultats de

leur effort étaient encore inconnus, qu’ils avaient caché les plus

décisifs par crainte de procès de sorcellerie, mais que leurs ouvrages,

volontairement embrumés, deviennent très lumineux pour qui en saisit la

facile clef...

Pendant plusieurs heures--et avec quel lyrisme quasi religieux!--il me

vanta la profonde science, le courage, la ténacité, de Roger Bacon,

Albert le Grand, Paracelse, Basile Valentin, Raymond Lulle...

Après cette entrevue je restai deux ans sans nouvelles de lui. Mes

lettres demeurèrent sans réponse...

Je parvins seulement à savoir qu’il avait acquis en Bretagne, près de

Guérande, une vaste propriété et qu’il y conduisait de mystérieuses

expériences...

... Plus tard, on trouva près de son cadavre cette lettre pour moi:

«Vieil ami, pardonne-moi ce silence... Voici ce qui m’arriva!... C’est

formidable... _J’ai composé l’élixir des Alchimistes, oui, l’élixir de

Longue Vie!_... Ne me crois pas fou! Trois êtres humains me doivent la

jeunesse, la fascinante jeunesse, le seul but qui vaille l’effort de

penser, d’agir... la jeunesse!...

«Oui, j’ai retrouvé ce secret!... _trouvé_, plutôt un nouveau secret car

les divers âges de l’humanité employèrent, pour obtenir le

rajeunissement, des formules très différentes, également efficaces, et

correspondant à leur avance mentale.

«Je n’empruntai rien à la tradition; ce furent les théories

scientifiques les plus récentes que j’adaptai vers ce but ancien.

«En un vieux château de Bretagne qu’entoure un grand parc délaissé,

analogue au Paradou, je commençai mon «Grand Œuvre».

«Modeste, mon premier effort! J’injectai à des chevaux une série de

solutions stériles composées d’organes humains broyés, pulvérisés. Un

organe par cheval. Quelques semaines après, les bonnes bêtes me

donnaient des sérums agissant sur des organes pareils et _vivants_. Mes

sujets étaient de vieux paysans bretons acceptant les soins du docteur

de Paris: des cœurs atrophiés, des reins presque hors d’usage, des foies

torpides--toutes ces insuffisances dues à la sénilité--reprirent un

fonctionnement normal! Début encourageant au point de vue thérapeutique,

mais combien le but était éloigné encore... Il fallait que mes sérums

rajeunisseurs forment un ensemble _polyvalent_, c’est-à-dire capable de

rendre à _tous_ les organes leur force primitive, soit directement soit

grâce aux réactions des organes voisins. Bien entendu, pas de formule

unique; les tares personnelles à chaque individu nécessitaient une gamme

de sérums spécialement composée pour lui.

«Après une assez longue période d’essais, d’hésitations, je tentai le

rajeunissement intégral de divers singes anthropoïdes arrivés presque au

terme de leur existence. Ce furent d’abord de demi-échecs. Mes sujets

périrent. Mais ils mouraient _guéris de la vieillesse_ et ayant repris

complètement l’aspect physique de l’âge adulte.

«Enfin, j’ai réussi à faire d’un chimpanzé décrépi un alerte individu.

La semaine d’avant il grelottait près d’un poêle, sourd, presque

aveugle, paralysé. Maintenant, il virevoltait de branche en branche, en

cent cabrioles; il criait, entre ses crocs blancs, sa joie de vivre...

Mes expériences suivantes, régulièrement heureuses, me permirent de

penser que ma technique opératoire avait acquis une certaine valeur...

Il me restait à l’essayer sur des êtres humains, c’est-à-dire à

franchir, dangereusement, une longue distance... Mais en bactériologie

aussi un instant arrive toujours où il faut risquer...

«J’enlevai, de force, trois vieillards pensionnaires d’un asile... oui,

de force, pendant qu’un dimanche ils se promenaient...

«Mes aides les saisirent à l’improviste, les bâillonnèrent, les

poussèrent dans un auto.

«Ces trois sujets étaient extrêmement différents.

«L’un, rendu gâteux par la sénilité avait été un sculpteur de

demi-talent. Oh! pas un de ceux qui, maniant la réclame avec adresse,

savent s’assurer un resplendissement passager et des ressources

monétaires! Non, un robuste travailleur, créant dans la joie, et triste

quand ses œuvres, vendues enfin, quittaient son atelier. Il avait vécu

en le Montmartre d’avant le Sacré-Cœur et le Moulin-Rouge, une existence

de travail heureux... Il lui suffisait, alors, d’avoir assez d’argent

pour ses repas--bouillon et bœuf, fromage, demi-litre de rouge--à des

entresols de bistro, au coin de la rue Fromentin et du boulevard de

Clichy, où chez Coconnier, au bas de la rue Lepic, et pour ses bocks, le

soir, pendant sa partie d’échecs à la «Nouvelle Athènes».

«Mon second sujet était un vieux sociologue, épave de la littérature et

de la politique. Presque centenaire, il avait connu Barbès et participé

à sa tentative d’évasion du Mont Saint-Michel. Sa vie, un peu analogue à

celle de Cipriani, s’était passée tumultueusement dans la vapeur de

tabac, les vociférations et les menaces des meetings politiques,

ardemment en exil, lamentablement en les plus diverses geôles. Ses

opinions ne triomphèrent point. Il s’y obstina, avec piété, sans espoir.

«Une femme, mon troisième sujet. Une ancienne courtisane qui avait

brillé sous le second Empire. Assez instruite, spirituelle, elle

abondait en souvenirs sur la Païva, la baronne d’Ange, les soupers du

grand 16, les bals de l’Opéra, tout le Paris légendaire de Gavarni...

Étant sentimentale, elle n’avait pas fait fortune. A la soixantaine la

misère l’accabla. Elle devint ouvreuse dans un petit théâtre. Plus tard,

un legs modique d’un vieil ami lui valut son admission dans l’asile,

alors que les infirmités l’accablaient...

«Je ne t’ennuierai pas avec les détails des interventions chirurgicales

successives, sous anesthésie profonde, des séries d’injections

intra-veineuses et intra-musculaires, que nécessita ma tentative sur ces

trois personnes et qui durèrent un mois... Je risquais d’abréger leur

vie--de peu!... et la chance de la prolonger me paraissait une

suffisante justification morale de l’entreprise...

«Un mois après, _deux jeunes hommes et une adolescente_: EUX! allaient

et venaient dans le parc, ivres de vie, de lumière!...

* * * * *

«Je baptisai Paul, Pierre, Ève, ces enfants de mes travaux.

«Qu’était pour eux leur première existence?... Rayonnants de revivre,

ils détestaient ce passé--mais ils en avaient conservé le souvenir et

l’expérience, et ce fut le tragique de la chose...

«Bientôt, après un an peut-être, ils nous--je dis _nous_ car mes

aides-opérateurs restent, irrécusables témoins!--ils nous firent

assister à un spectacle prodigieux... Les forces mentales de deux

générations s’additionnaient en ces trois _surhumains_... Leur puissance

d’assimilation, leur facilité de création, étaient extraordinaires. Ils

comprenaient, ils réalisaient tout ce que, selon le dicton, vieillesse

ne peut. Spontanément, sans effort, ils accomplissaient d’effarantes

merveilles. Une tâche où les plus illustres eussent peiné leur était

d’une facilité enfantine... Des «prodiges» je te dis, et dans le sens le

plus intense du mot...

«Ils me donnèrent la certitude qu’aux temps antiques, d’illustres guides

de peuples, dont la gloire brille encore, n’obtinrent le

resplendissement complet de leur génie qu’_en une seconde existence_,

séparée de la première non par la mort mais par une régénération

scientifique... Ou en une troisième? Une quatrième?... Qui sait?...

Soixante années, étendue ordinaire de la jeunesse mentale, ne suffisent

pas à réaliser une œuvre grande!... «Ma découverte, m’écriai-je alors,

centuplera les forces de la race, créera--en voici déjà trois--les

_Surhumains_ rêvés par Nietzsche!...»

«J’avais lieu de penser ainsi!... Les marbres que, par simple

divertissement, _Paul_ se mit à sculpter dépassent ceux de la grande

époque grecque... Va les voir, et juge!...

«En sa première existence, il n’avait été qu’un artiste consciencieux;

en la seconde il faisait surgir autour de lui un sublime peuple blanc.

«_Pierre_ acquit, en quelques mois, une réputation presque mondiale,

grâce à des articles de sociologie (quelques-uns accompagnent cette

lettre... lis! admire!) qu’il écrivait à ses moments perdus, en hâte, et

signait d’un pseudonyme.

«Le pauvre agitateur politique était devenu un de ces flambeaux qui

guident le Monde!...

«_Ève_?... Ève!... Je ne peux guère parler d’elle... ou trop... Les

grâces de toutes les littératures, de toutes les philosophies,

resplendirent vite en son âme, car, avec une seule lecture, elle

assimilait intégralement la substance des livres les plus ardus et elle

transformait, pour elle et pour ceux avec qui elle conversait, cette

rude pâture en une mousse intellectuelle, légère, fine, irisée... Au

cours de sa première vie, elle n’avait compris que Paul de Koch,

Feuillet, et Dumas père... Ah! l’écouter des heures! Et quelle profonde

musique, sa voix!...

«Sa beauté? une si extraordinaire magnificence corporelle exige aussi

pour resplendir, j’en suis sûr, que s’additionnent les puissances

séductrices de deux existences... De deux existences, que dis-je? Toutes

les puissances séductrices de la race semblent accumulées en elle! Les

phrases enchanteresses des poètes ne sont que pauvre verbiage pour qui a

contemplé Ève... Et quelle noblesse de geste, de démarche! Si elle

quitte le parc, les paysans bretons s’agenouillent sur son passage;

ensuite ils chuchotent dans les hameaux que je garde une sainte chez

moi...

* * * * *

«Aujourd’hui était le dernier jour du délai d’examen que j’avais imposé

à ma découverte. Je comptais, ensuite, la faire connaître à l’univers.

«Et j’aurais présenté un quatrième sujet artificiellement rajeuni:

moi!... Depuis qu’Ève renaquit en ce coin de Bretagne, j’ai recommencé à

m’apercevoir dans les glaces--qui m’offrent, unanimement, l’image

ridicule d’un vieux pion... Et pourtant, combien je suis jeune puisque

je regardais tendrement, sentimentalement, la série des ampoules... là,

devant moi... qui devaient, pour Ève, me rendre la jeunesse!... Pour

Ève?... Eh oui! ne ris pas, c’était inévitable... j’ai toujours vécu

dans le passé, dans les livres, ce qui n’est pas vivre. Et, soudain,

surgit près de moi une femme dont on peut dire avec exactitude qu’elle

est inimaginablement belle!...

«Et puis, ce qui irrita encore ma fougue, Ève a un certain penchant pour

moi--pour moi tel que je suis, usé, grisonnant... Reconnaissance?...

peut-être... Et elle me trouve pittoresque... une sorte de Robert Houdin

scientifique, de Donato sans charlatanisme... Et sa merveilleuse

intelligence de deuxième vie comprend mon effort scientifique... J’ai eu

souvent des auditeurs d’une grande réceptivité intellectuelle, toi par

exemple, mon vieil ami! Je n’ai jamais _causé_ qu’avec elle...

«Donc, aujourd’hui dernier jour du délai...--mais une appréhension

s’était peu à peu glissée en moi... vipère!... vipère!... et je voulus

en faire justice...

«Je me rendis dans le parc, aux cottages qu’habitent mes trois

«recréatures».

«Le sculpteur, Paul, pétrissait la glaise d’une bacchante prodigieuse

devant laquelle je restai d’abord muet d’une émotion que Rodin ou

Michel-Ange eussent partagée... Cette ébauche imposait un silence

religieux... même les domestiques parlaient bas en sa présence et

marchaient sur la pointe des pieds... Personne n’aurait pu commettre un

acte répréhensible près d’elle, ou après l’avoir longuement contemplée,

car, à une pareille hauteur, l’esthétique se confond avec l’éthique, la

beauté devient une toute-puissante morale.

«--Paul, quelles exaltations sublimes vous donnerez à l’univers!

dis-je... Votre art est le fruit le plus éclatant de ma découverte... Il

suffira d’un peu de votre labeur pour que l’existence humaine,

prolongée, renforcée, grâce à moi, connaisse grâce à vous les plus

magnifiantes ivresses de la beauté!»

«Il me contempla d’abord avec effarement; puis avec pitié. Et il partit

d’un rire qui avait la force de l’adolescence et l’ironie supérieure de

la vieillesse.

«--M’ensevelir dans l’âpre travail, comme jadis?... Pourquoi? Je vous

dois la jeunesse, mais, heureusement, je suis revenu des folies de la

jeunesse.»

«Il plaisantait, sans doute... du moins je voulus le croire... Et je

repris:

«--Mais... le Beau?... Jadis ces deux paroles «le Beau» constituaient

pour vous une formule sainte...

«--Je _croyais_, alors!... Je ne _savais pas!_... Le Beau n’existe

point, cher créateur!... Ce qui, en tel point de la terre, ou pour tel

individu, est d’un art suprême, un peu plus loin, ou pour d’autres, est

purement laid... Quel être, quelle latitude, a raison?... Les

conceptions humaines sont ridiculement relatives... Pourquoi

s’enthousiasmer à propos de l’une ou de l’autre?... Allons, ne faites

pas ces yeux blancs vers cette masse de glaise dont je ne me soucie

guère... Je la modèle pour distraire mes mains qui ont gardé de jadis un

besoin âpre de pétrir... et aussi pour gagner quelque argent... Je

désire un automobile,... j’ai des catalogues ici... voyez-les donc...

«--Paul, au nom de la résurrection que vous me devez...

«--Quelle valeur aura-t-elle si vous me condamnez aux travaux forcés?...

M’épuiser à fixer en marbre une vision intérieure sans que je sois

certain qu’elle est réellement, absolument belle?... J’aime mieux

vivre!... Vivre, oui! avec juste assez de travail pour que ma nouvelle

série d’années s’écoule d’une façon charmante... Mais regardez donc ce

catalogue de la maison Panhard... Ce modèle-ci possède entre autres

qualités...»

* * * * *

«... Je me précipitai chez Pierre: lui me consolerait!...

«Il fumait, étendu, en maniant des cartes à jouer.

«Je le félicitai pour un article paru l’avant-veille, sous un

pseudonyme, dans une grande revue et dont toute la presse du matin

célébrait la lucidité extraordinaire. Une question ouvrière

internationale, la plus ardue peut-être, considérée comme insoluble, s’y

trouvait résolue. Oh! mais résolue lumineusement, sans que personne

puisse répliquer, sans qu’une objection s’élevât! Les journaux

demandaient quel était ce prodigieux sociologue et, pour le savoir, des

délégations de syndicats ouvriers et patronaux s’étaient rendues aux

bureaux de la revue! Mais la direction même ne connaissait que le

pseudonyme...

«--Bravo!... Vous pouvez hâter de plusieurs siècles l’évolution de

l’humanité vers le Mieux-Etre, dis-je. Votre parole est une magique

semence qui germe aussitôt. En l’histoire du Monde, depuis les anciens

âges, aucune influence civilisatrice ne me semble avoir eu la force de

la vôtre...»

«Il sourit en époussetant de la main la vapeur bleue qui s’annelait

devant son visage...

«--Vous croyez encore aux influences civilisatrices?... Que vous êtes

jeune, notre créateur!... Mais, voyons!... L’homme désire davantage à

mesure qu’il progresse. Chacun de ses pas en avant crée un nouveau

désir... Il croit, sans cesse, que la réalisation de son idéal du moment

le rendra pour toujours heureux... mais, après cet idéal, un autre

surgit, puis un autre encore, et un autre, et le bonheur recule

toujours, sans fin, comme l’horizon devant le voyageur... Pourquoi

participerais-je à cette poursuite, la sachant vaine?...»

«Une terreur... physique à force d’intensité!... me frappa... Voyais-je

s’écrouler mon œuvre?...

«J’essayai de discuter--quoique Pierre écartât dédaigneusement mes

paroles, à mesure, d’un geste indolent qui chassait aussi des volutes de

fumée bleue...

«--Comptez-vous pour rien, Pierre, la noblesse de ce continuel effort

humain vers un but qui s’élève constamment?

«--Et que, donc, on n’atteindra jamais!... D’ailleurs, ce but ne s’élève

pas, il change... Ses transformations successives ne l’augmentent

nullement... Il est noble?... allons donc!... de la blague!... du

bluff!... A propos de bluff, j’ai appris à jouer au poker, hier, au

casino de La Baule... quel jeu merveilleux!... ne pourrions-nous faire

quelques parties ici... à quatre ou cinq...?»

«... L’épouvante... mais comprends-moi bien, une épouvante aussi

physique, aussi intense, que celle de notre ancêtre des cavernes

lorsqu’il rencontrait un mégathérium,... me ricanait des choses que je

ne voulais pas entendre, pas comprendre...

«Je m’enfuis, comme vers un refuge, dans la direction du délicieux coin

de parc où Ève, en un hamac, lisait...

«La journée était torride. Les feuillages des arbres n’arrêtaient du

soleil que son éclat. Il faisait une chaleur de serre, lourde, âcre...

«Ève semblait une déesse!... Un halo de beauté l’entourait... Une vie

excessive resplendissait en son énorme chevelure, en la lumière de son

teint, en la cambrure puissante de son torse...

«Ah! non, certes non, pour l’éclosion de tant de beauté une seule

existence ne suffit pas!...

«Je renversai sa tête sur mon bras, lentement... Nos regards se

pénétrèrent, avec une émotion infinie... Elle haletait... Elle

m’attirait vers elle, un peu... Je la sentais mienne... Et combien

passionnément elle le serait lorsque le quinquagénaire à cheveux gris

aurait repris l’aspect de ses vingt ans!... Ah! notre existence, alors,

dans la gloire de mon triomphe scientifique, dans la splendeur de notre

jeunesse reconquise...

«J’osai murmurer: «Je vous aime!»

«Alors, et soudain, la joie qui luisait en ses longs yeux mi-clos se

changea en ressentiment. Ses bras m’écartèrent... Elle détourna la tête,

le front plissé, comme quelqu’un qui repousse de lointains souvenirs...

«--Aimer?... On est si vite las!... De l’exaltation, puis de la

tristesse... Ces joies ont un affreux arrière-goût... Pour les souhaiter

il faut ne les avoir jamais connues!... dit-elle d’un ton dédaigneux qui

contrastait avec le passionné rayonnement de son jeune corps.

«--Mais notre élan l’un vers l’autre, il y a une minute!... vous étiez

émue, Ève, vous aussi...

«--Nous étions dupes tous deux. C’est avec cette illusion que la nature

nous guide vers un gouffre d’ennui.

«Était-ce l’atroce chaleur qui faisait pétiller dans ma vue ces

étincelles... et claquer mes dents?

«Mes paumes saignaient par mes ongles...

«J’entendis ma voix objecter avec désespoir:

«--Mais les sacrifices, les deuils, les héroïsmes, les suicides, les

meurtres, et toutes les magnificences artistiques, que cause le

formidable Amour?...»

«Nonchalamment, elle disposa ses mains sous sa nuque.

«--Sottises de débutants ou débutantes!... Avec plus d’expérience ces

gens auraient souri avec lassitude... De l’amour il ne demeure jamais

qu’un peu de lassitude dans le sourire...

«... Je sentis que mes pas m’entraînaient loin de cette belle

adolescente qui parlait comme une vieille femme...

«La vanité terrible de ma découverte m’apparaissait brutalement...

J’avais pu restituer à ces trois êtres l’_aspect_ de la vingtième

année... L’_aspect seulement!_... C’étaient trois momies conservées

vivantes dans l’apparence de la jeunesse... Leur première existence leur

avait transmis l’_expérience_ de l’âge mûr, non l’enthousiasme de la

jeunesse...

«Et il n’est pas de génie sans enthousiasme.

«Les rides s’effacent, la silhouette se redresse, le sang retrouve son

énergie: je l’ai prouvé... Mais l’enthousiasme, qui anime tout effort,

ne reparaît point une fois disparu au souffle de l’expérience...

«Je rajeunis l’argile humaine, j’y accumule les forces pensantes de deux

générations; mais, hélas, je ne sais faire oublier à des êtres neufs les

vanités, les illusions, les échecs, d’une existence précédente; et,

avertis, ils n’entreprendront rien... Ma découverte, que je croyais si

grande, encombrerait l’univers avec des vieillards masqués de jeunesse.

«Alors, moi, en une seconde vie, je serais incapable d’effort?...

Inutile?... Pourquoi renaîtrais-je?... Celle que j’aime tant ne peut

plus aimer... Pourquoi vivrais-je?...

* * * * *

«Ami, je termine cette lettre... Le douloureux battement de mes tempes

me gêne pour écrire... Oh! je pense avec précision. Je t’assure que je

ne suis pas un dément...

«Suis mes gestes!... J’ai ici un banal et sûr revolver... Ces ampoules,

énormes, glauques, contenant les gammes de sérums qui devaient me

rajeunir, je les projette par la fenêtre... elles se brisent clairement

sur les pierres, en bas... Les registres contenant les formules de ma

méthode, les voici, boue fumante dans un bain d’acide... tout est

anéanti... et moi, qui aurais pu renaître comme Faust, j’appuie à ma

tempe cette arme froide...»

Le clavecin hanté · 第 4 / 25 题