UNE VOIX.--_Expliquez la fortune de Rothschild!_

M. A. LEROY-BEAULIEU.--Je ne parle que de ce que je connais.

(_Applaudissements._) Je n’ai pas à m’occuper ici de la fortune de tel

ou tel banquier israélite ou chrétien. Ce que nous savons, aujourd’hui,

c’est que les dix ou douze plus grandes fortunes du globe semblent être

aux États-Unis. Or, parmi ces millionnaires américains, je ne dirai pas

parmi ces milliardaires,--car il est douteux qu’il existe, actuellement,

une fortune individuelle d’un milliard; parmi ces rois de l’or, ces rois

de l’argent, ces rois des chemins de fer, ces rois du coton, ces rois du

pétrole dont les Américains sont si fiers, il ne se rencontre pas un

seul Juif. Et cependant, les Juifs sont nombreux aux États-Unis,

autrement nombreux qu’en France; ils y sont établis d’ancienne date, et

ils y jouissent de l’égalité civile et politique. Plusieurs, parmi eux,

dans le commerce ou dans la banque, sont parvenus à une grande fortune;

aucun n’a réussi à se hisser au tout premier rang. Je puis, à cet égard,

vous citer le mot d’un maire de Brooklyn, la cité sœur de New-York. Ce

maire inaugurait un hôpital israélite par un discours où il vantait les

qualités des Juifs, s’efforçant, en bon politicien, de conquérir leurs

sympathies et leurs voix. «N’ayez pas trop d’orgueil, leur disait-il en

terminant; vous vous croyez peut-être la race la plus intelligente pour

gagner des dollars. Détrompez-vous; pour faire de l’argent (_to make

money_), c’est toujours le Yankee qui l’emportera.» (_Rires et

applaudissements._)

Ce Yankee, Messieurs, parlait en homme, en Anglo-Saxon, conscient de sa

force, et ni l’Angleterre ni l’Amérique ne lui eussent donné un démenti.

Dans le Royaume-Uni qui dispute à la grande République transatlantique

la gloire, à mes yeux peu enviable,--puisse notre France aspirer à de

plus nobles primautés!--la gloire, trop prisée de ce siècle

matérialiste, de posséder les plus grandes fortunes contemporaines, un

ou deux Juifs seulement viennent au premier rang. Et, en dépit du

préjugé, il en est probablement de même en France, quoique, dans notre

vieille France, l’esprit d’entreprise ait singulièrement baissé. Si vous

prenez la finance, la haute banque, contre laquelle s’élèvent tant de

dénonciations et de jalouses colères, vous trouvez que, en dehors d’une

grande maison, la première, il est vrai, du marché, presque toute la

haute banque est en des mains chrétiennes (_Bruit_),--en des mains

protestantes, me dites-vous; mais qu’ils soient originaires de France ou

des cantons suisses, ces banquiers protestants n’en sont pas moins des

chrétiens et des Aryens! (_Murmures._)

Messieurs, ici, comme en toutes choses, j’ai le courage de mon opinion.

Je ne suis pas de ceux qui honnissent le nom de tout banquier, de ceux

qui font fi de la finance et de la banque; je sais trop qu’un grand

État, comme la France, ne saurait s’en passer. Un de mes griefs contre

les antisémites, c’est qu’ils se refusent à le reconnaître; c’est qu’en

s’en prenant, indistinctement, à tout ce qui touche la finance et la

banque,--à commencer par la Banque de France--ils s’attaquent aux

ressorts mêmes de la puissance française, en même temps qu’aux rouages

essentiels de la richesse nationale; c’est que, suivant l’inique théorie

du bloc, ils confondent, dans leurs récriminations et leurs accusations,

ce qui est licite avec ce qui est coupable et les honnêtes gens avec les

agioteurs et les escrocs. (_Applaudissements et protestations._)

Mais, Messieurs, est-ce seulement dans la banque et la finance que les

Juifs modernes se sont fait une haute position? Non, c’est en bien

d’autres professions. Désertant les comptoirs et la Bourse, quittant les

métiers mercantiles où ils avaient longtemps été enfermés, nombre de

Juifs se sont précipités vers d’autres carrières. Ils se sont tournés

vers les professions libérales, vers le barreau, vers la médecine, vers

l’enseignement, vers la littérature, vers la science. Et qu’est-il

advenu de cet effort pour s’ouvrir des débouchés nouveaux? Après leur

avoir reproché leur longue préférence pour la finance et pour le négoce,

on les a accusés d’envahir les carrières libérales. Pour un peu, l’on

crierait, ici encore, au monopole. Car le Juif a réussi, presque

partout. A notre époque de concurrence universelle, il s’est montré,

dans tous les domaines, un concurrent redoutable; et c’est ce qu’on lui

pardonne le moins. L’antisémitisme dissimule, ici, une sorte de

protectionnisme _sui generis_. Ce qu’il poursuit dans le Juif, c’est un

concurrent, et un concurrent bien doué. On lui en veut, presque autant,

de ses qualités que de ses défauts. On redoute, dans le _struggle for

life_, la vivacité de son intelligence, sa flexibilité mêlée de

ténacité, son ardeur à parvenir, son goût du travail. (_Exclamations._)

Car, Messieurs, s’il montre souvent, pour le travail des mains, un goût

médiocre, le Juif ne recule pas devant le travail de l’esprit. On dirait

qu’il y a été préparé par toute son histoire. Remarquez, vous qui aimez

à faire intervenir partout la race, que le Juif représente peut-être la

race la plus anciennement cultivée. Il a, derrière lui, des siècles et

des siècles de culture cérébrale. Cela, dans les luttes de l’esprit,

peut lui valoir parfois la supériorité. Il est, par exemple, des

sciences où le nombre des savants juifs étonne. Ainsi notamment, la

philologie. En France même, nous comptons beaucoup de Juifs philologues.

L'antisémitisme · 第 19 / 30 题