M. A. LEROY-BEAULIEU.--Les Reinach, si vous voulez, et bien d’autres.
Comment expliquer cette disposition? Par l’histoire, semble-t-il, par
une sorte d’atavisme. Durant des siècles, le Juif a été presque le seul
en Europe à cultiver les langues orientales. L’étude de ses livres
sacrés l’y contraignait. De même, par le fait de leurs voyages, les
Juifs savaient généralement plusieurs langues vivantes. Il se peut que
les longues études talmudiques nous aient préparé, de loin, dans les
familles de rabbins, de futurs philologues.
Toujours est-il que les Juifs sont, incontestablement bien doués pour
les travaux de l’esprit. Peut-être fournissent-ils, proportionnellement
à leur nombre, plus d’hommes distingués que nous autres Aryens. Est-ce
là une raison pour les bannir? Les mettrons-nous hors la loi commune,
parce que nous redoutons leur supériorité? J’ai entendu des collégiens
se plaindre des fréquents triomphes des Sémites dans les luttes
scolaires de nos lycées. Irons-nous, pour cela, leur interdire l’entrée
de nos collèges, ou rayer leurs noms de nos palmarès? J’ai entendu des
mères de famille déplorer le grand nombre de Juifs qui réussissent aux
concours. En Russie et en Allemagne, comme en France, on a souvent
signalé leurs succès aux examens. Faudra-t-il donc, pour cela, les
exclure, et serait-ce le moyen de relever le niveau intellectuel de la
nation?
Je sais ce que disent leurs adversaires. Ils leur font un reproche de
leur intelligence, de leur précocité, de leur habileté. Il en est qui
osent affirmer que les Aryens ne sauraient soutenir la concurrence des
Sémites. J’avoue, quant à moi, que ma fierté répugne à pareille opinion.
Je veux bien qu’un Slave ou un Roumain ait la modestie de se déclarer
incapable de supporter la concurrence du Sémite. Pour moi, je n’ai pas
cette humilité. Mon vieux sang d’Aryen et de Français se révolte contre
cet aveu d’infériorité. Je ne me reconnais pas inférieur au Juif; je me
crois, moi et les miens, en état de lui tenir tête; et en face du
Sémite, comme de toute autre race, pour tenir ma place dans le monde, je
ne demande, à la loi, qu’une chose: l’égalité pour tous.
(_Applaudissements._)
* * * * *
Messieurs, il nous reste à chercher à quoi aboutit l’antisémitisme dans
le domaine social? C’est un point sur lequel j’appelle toute votre
attention. Quelque justifié qu’il puisse vous sembler, par certains
côtés, demandez-vous, avant de le suivre, où mène l’antisémitisme.
Savez-vous où il vous conduit? A ce qu’on appelle du nom vague
d’anticapitalisme. Voilà où vont ses déclamations contre la finance et
les financiers, contre le capital et les capitalistes. Et si
l’anticapitalisme ne vous dit rien, s’il vous faut des mots plus clairs,
je vous dirai que l’antisémitisme glisse, tôt ou tard, au socialisme.
(_Réclamations._) C’est un socialisme ingénu, un socialisme inconscient,
le socialisme, pourrait-on dire, de ceux qui ne voient pas où leurs
idées les mènent, aveugles que la logique entraîne, malgré eux, où
peut-être ils ne voudraient pas aller. Bien plus, je ne crains pas de
dire que certains antisémites poussent jusqu’à une sorte d’anarchisme;
car n’avons-nous pas entendu la presse antisémite faire appel, contre
les Juifs mis par elle hors la loi, à la confiscation, au pillage, à ce
qu’elle nommait la justice populaire?