UN ASSISTANT.--_Ce sont les juifs qui ont fait le Panama._

M. A. LEROY-BEAULIEU.--Fort bien, le Panama vient à point pour ma

démonstration. Tandis que les antisémites en concluaient que tous les

Juifs étaient des corrompus et des corrupteurs, les socialistes et à

leur suite, hélas! la masse des prolétaires en ont conclu que tous les

bourgeois étaient des voleurs, que la bourgeoisie tout entière était

pourrie. Antisémites ou socialistes, c’est, toujours, remarquez-le bien,

dans ses généralisations simplistes, l’enfantine et inique théorie du

bloc. (_Applaudissements._)[3]

[3] Un fait qu’on nous permettra de rappeler: lorsque toute la presse

appuyait les dernières émissions du Panama, l’_Économiste français_,

dirigé par M. Paul Leroy-Beaulieu, a peut-être été le seul journal

qui ait hautement défendu les intérêts du public contre les procédés

de la Compagnie et de ses complices.

* * * * *

Une remarque essentielle, c’est que si les Juifs, depuis des siècles,

semblent exercer, de préférence, la profession d’intermédiaires, ce

n’est point par leur libre choix, ce n’est pas par une sorte de vocation

innée, due à leur origine sémitique; c’est que, pendant des générations,

on leur a fermé, systématiquement, toute autre profession, les

emprisonnant, à dessein, dans ces vils métiers où on leur reproche,

aujourd’hui, de se complaire. La faute ici est moins aux Juifs qu’à

nous-mêmes, à nos lois sur les Juifs, ou mieux contre les Juifs. Ces

lois du moyen âge, ces lois de l’ancien régime, que les antisémites

osent regretter, rappelez-vous qu’elles interdisaient, formellement, au

Juif de rien fabriquer, ou de rien vendre de neuf. Interdiction de rien

fabriquer! presque autant vaudrait dire de rien produire! et cela,

jusqu’à la Révolution! Telle était la loi, Messieurs, à Rome même; après

cela, si le Juif est devenu un parasite, n’est-ce point, par notre fait,

autant et plus que par le sien?

Est-il vrai, du reste, que la plupart des Juifs appartiennent à ces

professions que les socialistes, et à la suite des socialistes, nombre

d’antisémites, qualifient de parasitaires? A la façon dont leurs ennemis

parlent d’eux, de leurs richesses, de leur opulence, de leur luxe et de

leur faste, de leur puissance dans le monde, on serait tenté de croire

que les Juifs sont tous des financiers millionnaires. Est-ce la peine de

dire que c’est là une vaine imagination? Si l’on daigne considérer la

majorité des Israélites, et en France, et à l’étranger, force est bien

de reconnaître que la plupart ne s’occupent pas de finances, par la

bonne raison qu’en chaque pays, le nombre des financiers, grands et

petits, est nécessairement restreint, et que tous les financiers, quoi

qu’on en dise, ne sont pas d’Israël. De même, il n’est pas vrai que la

majorité des Juifs soient riches. Loin de là, beaucoup, en France même,

végètent dans la médiocrité, certains dans la pauvreté. (_Dénégations._)

Et si l’on prend les huit ou neuf millions de Juifs du globe, on trouve

peut-être parmi eux, plus de pauvres, proportionnellement, que chez les

populations chrétiennes. J’ai pu le constater, moi-même, _de visu_, dans

mes voyages à travers la Russie et la Pologne. Près de la moitié des

Juifs du globe vivent dans l’ancienne Pologne. Loin d’être riches, ces

sordides Juifs polonais ou petits-russiens sont, pour la plupart,

misérables; leur dénuement est souvent tel qu’une visite à certains

faubourgs juifs serrerait le cœur des plus farouches de nos antisémites.

Il y a, dans le centre et dans l’Est de l’Europe, tout un prolétariat

juif qui semble voué à une misère héréditaire, qui, tout comme les

prolétaires chrétiens, vit du travail de ses mains et qui, faute de

force physique ou d’éducation professionnelle, est relégué, le plus

souvent, dans les métiers les moins lucratifs, ceux de tailleur ou de

cordonnier notamment. Et ce prolétariat juif ne se rencontre pas

seulement en Orient, en Russie, en Pologne, en Hongrie, mais aussi en

Angleterre et jusqu’aux États-Unis.

Les Juifs de l’Est ont, en émigrant, transporté leur pauvreté dans les

deux mondes; ainsi, notoirement, à Londres et à New-York, car les deux

grandes métropoles anglo-saxonnes comptent, aujourd’hui, une population

juive considérable. Vous avez tous entendu parler du lamentable

spectacle qu’offrent les quartiers orientaux de Londres. Cette

population grouillante et déguenillée de l’_East End_ et de White

Chapel, elle est, en grande partie, composée de Juifs; et entre tous ces

misérables, les plus misérables sont les fils de Jacob. Tous ceux

d’entre vous qui s’occupent de questions sociales connaissent l’odieux

système du _sweating_. Or, le _sweating system_ s’exerce,

principalement, aux dépens des Israélites. Il est vrai que nombre des

_sweaters_, des courtiers parasites qui vivent de la sueur de ces

ouvriers entassés, par petits groupes, en des locaux malsains, sont, eux

aussi, d’Israël. Cela prouve, seulement, que, dans la lutte pour la vie,

les Juifs ne se font pas scrupule d’exploiter leurs frères. Sous ce

rapport, comme sous bien d’autres, ils ne valent pas mieux que les

chrétiens; la fameuse solidarité juive se trouve souvent en défaut; et

Londres ou New-York, ne sont pas les seules villes où le Juif entre en

concurrence avec le Juif.

A Londres, comme à New-York, il se rencontre, aujourd’hui, parmi les

ouvriers anglais ou américains, une sorte d’antisémitisme _sui generis_.

Mais savez-vous ce que les _worksmen_ anglo-saxons reprochent, le plus

souvent, aux Juifs? Est-ce d’accaparer les professions lucratives et de

monopoliser la banque? Non, loin de là; c’est, tout au rebours,

d’abaisser le niveau d’existence, le _standard of life_ de l’ouvrier, de

ravaler le taux des salaires, en se contentant, pour leur travail, d’une

rémunération inférieure. C’est le grief de nos ouvriers français contre

les ouvriers italiens ou belges. En face de pareils faits, comment

soutenir, avec nos antisémites de France, que le Juif, le prétendu

Sémite, est de naissance un parasite vivant toujours du travail

d’autrui? ou encore comment croire qu’il doit à ses origines sémitiques

une vocation innée pour s’emparer, partout, rapidement, de la fortune et

s’approprier, sans travail, les richesses d’autrui?

Si le Juif, Messieurs, nous paraît, malgré tout, à nous Français, avoir

une vocation héréditaire ou une préférence instinctive pour la finance

et pour la banque, comment cela s’explique-t-il? Est-ce vraiment, chez

lui un fait de race? Autrement quelles sont, au point de vue économique,

les aptitudes et les incapacités du Juif?

* * * * *

Un fait frappe d’abord l’observateur, qui considère l’ensemble des Juifs

du monde: le Juif n’est pas laboureur; presque nulle part, il ne cultive

la terre de ses mains. C’est là un fait dont, en France, nous ne sentons

peut-être pas toute la gravité, parce que, chez nous, le nombre de Juifs

est peu considérable, qu’ils sont surtout massés dans les villes, et que

partout, en France, la population urbaine tend à prendre une

prépondérance fâcheuse. Mais la question a une autre importance dans

l’Est de l’Europe, dans les pays où, l’industrie étant peu développée,

la majeure partie de la population vit de la terre. Là, le Juif, entassé

dans les villes, forme une exception au milieu des populations agricoles

qui l’entourent. Ainsi dans les pays où les fils d’Israël, réunis en

grandes communautés, constituent une sorte de nationalité au milieu des

autres, en Galicie, en Pologne, en Petite Russie, en Roumanie. Le Juif a

été, presque partout, entièrement déraciné de la terre. Il y a des

siècles et des siècles que ses mains ont quitté la charrue, et elles ont

peine à s’y remettre. Est-ce là, comme l’affirment les antisémites, un

trait caractéristique de la race de Sem? Nullement, c’est un phénomène

économique qui s’explique, tout entier, par l’histoire.

Dans l’antiquité, le Juif était, essentiellement, on pourrait dire

uniquement, un peuple agricole. Avant la dispersion, quand il vivait à

sa guise, ce sémite, soi-disant ennemi de la terre et du travail du sol,

vivait de la culture du sol. Il avait si peu de dispositions pour le

commerce, pour la banque, pour les affaires d’argent que, durant des

siècles, il les a abandonnés à d’autres. Le Juif ne jouait aucun rôle

dans la banque ou le négoce, à l’époque grecque ou romaine.

Rappelez-vous le mépris des Pharisiens et de tout bon Juif pour les

publicains.

Comment s’est opérée la métamorphose qui a transformé les restes des

tribus?

Par l’histoire, par l’exil, par la nécessité,--par nos lois même qui,

longtemps, ont parqué les débris de Juda dans le ghetto des cités du

moyen âge. Banni de la Palestine, jeté par l’émigration ou par la

déportation sur les plages étrangères, le Juif s’est vu confiner dans

les villes. Force lui a été de quitter la vie de ses pères hébreux, la

vie agricole. Il a dû se faire citadin, demander ses moyens d’existence

à des métiers urbains, si bien que l’on pourrait dire que cela a été à

la fois un des effets et une des causes de la dispersion.

De là, en maintes contrées de l’Est, une des difficultés, la principale

peut-être de la question dite sémitique. Dans l’Est de l’Europe, en des

pays essentiellement agricoles, où la terre est la première sinon

l’unique ressource des habitants, les Juifs, devenus étrangers à la

terre, s’entassent dans des villes, le plus souvent pauvres et peu

populeuses, où ils font aux chrétiens, et où ils se font à eux-mêmes une

concurrence acharnée. Ne pouvant tous trouver d’emploi ou de travail

dans la ville, ils se rejettent sur la campagne, y faisant le métier de

colporteur, de courtier, d’aubergiste, de cabaretier, de maquignon,

d’usurier, toutes professions précaires, peu faites pour honorer ou pour

faire aimer la race qui les exerce. De là, Messieurs, les efforts de

certains gouvernements chrétiens et de plusieurs sociétés juives pour

ramener les Juifs à la culture du sol. Ce serait, en vérité, pour une

bonne partie du monde civilisé, la meilleure, peut-être la seule

solution de la question sémitique. C’est pour cela que les empereurs de

Russie, Alexandre Ier et Nicolas Ier avaient, autrefois, fondé des

colonies agricoles juives, dont quelques-unes persistent, encore

aujourd’hui. C’est pour cela que, plus récemment, une société créée par

le baron de Hirsch a dépensé des millions afin d’établir, dans la

fertile pampa de l’Amérique du Sud, quelques milliers de Juifs de

Pologne ou de Russie transformés en cultivateurs. Louable et difficile

entreprise! Métamorphose malaisée entre toutes! car Juif ou Aryen,

l’homme des villes ne retourne guère à la vie des champs. Nulle part, le

citadin ne se refait volontiers laboureur. C’est là, pourrait-on dire,

une loi historique. La race n’a rien à y voir. L’attrait des Juifs pour

les villes n’est pas particulier au Sémite.

Nous savons, hélas! par expérience, que le goût du rude labeur de la

glèbe se perd, de plus en plus, parmi nos populations aryennes. Il faut

ajouter que beaucoup de Juifs modernes y seraient impropres. Un grand

nombre n’en auraient pas la force physique; la vie urbaine, la

claustration du ghetto, les mariages entre consanguins et, aussi, la

pauvreté héréditaire, la misère physiologique, suite de la misère

économique, ont débilité, depuis des générations, les masses israélites

de l’Est.

* * * * *

Laissons l’Orient de côté, examinons pourquoi les Juifs semblent

montrer, en tant de pays, une aptitude innée pour certaines professions,

pour la banque et la finance, par exemple. Est-ce là un fait de race, un

legs des vieux Sémites d’Asie? Nullement, le goût des affaires, je vous

le rappelais tout à l’heure, était étranger aux anciens Hébreux, aux

Juifs de Judée. Comment leur est-il venu? par qui leur a-t-il été

inculqué? Messieurs, on pourrait dire qu’il leur a été inculqué par

nous-mêmes, par nous, chrétiens, par nos lois du moyen âge.

Comment oublier que, pendant des siècles, le prêt à intérêt est demeuré

interdit aux chrétiens? Comme le prêt gratuit, préconisé, aujourd’hui

encore, par certains socialistes, a toujours été une chimère, les Juifs

se sont trouvés, longtemps, les seuls prêteurs, investis d’une sorte de

monopole légal. Ce monopole qu’on leur a tant reproché, qui du reste

leur a été enlevé ou disputé, dès le milieu du moyen âge, par les

Lombards, les Juifs ne l’ont dû qu’aux lois des chrétiens, à la fausse

notion du prêt à intérêts longtemps en vogue chez nos théologiens et nos

juristes. Après cela, nous étonnerons-nous si le Juif, exclu, pendant

des siècles, des autres carrières, confiné, par nous-mêmes, dans

l’usure, dans le change, dans le courtage, dans les affaires d’argent, a

fini par montrer, pour ces affaires d’argent, une sorte de

prédisposition innée, héréditaire? C’est là, si vous le voulez, un cas

d’atavisme, une sorte d’adaptation séculaire qui n’a rien à démêler avec

le sémitisme, à telle enseigne que l’on retrouve des cas analogues, chez

d’autres groupes ethniques ou religieux, jusque chez des populations

d’origine aryenne. (_Applaudissements et murmures._)

Ce n’est pas là, en effet, un phénomène isolé dans l’histoire. N’allez

pas croire que le Juif soit supérieur, pour les affaires d’argent, à

toutes les populations du globe. D’autres groupes, d’autres peuples, par

l’effet de lois historiques analogues, ont été, également, voués au

négoce, à la banque, aux affaires. Nous avons par exemple, en Orient,

nos anciens amis, nos clients des croisades, les Arméniens. Je m’honore,

Messieurs, d’avoir été un des premiers Français qui aient osé dénoncer à

l’Europe les souffrances de ces chrétiens de l’Asie Mineure, abandonnés

par la diplomatie européenne. Je pourrais me vanter d’avoir, à Paris, au

printemps de 1896, fait, le premier, une conférence en faveur de ces

victimes d’une politique sans pitié[4]. (_Applaudissements répétés._)

[4] Voyez _Les Arméniens et la question arménienne_, imprimerie

Clamaron-Graf, 1896.

Un grand nombre, vous le savez, de ces Arméniens, dans les villes au

moins, s’occupent de commerce et de finance. Ils y réussissent si bien

qu’en Asie Mineure et en Turquie les Juifs ne peuvent soutenir la

concurrence des Arméniens. Un dicton oriental affirme qu’il faut trois

Juifs pour duper un Arménien. (_Rires._) Aussi les rancunes et les

jalousies excitées par les négociants ou par les prêteurs arméniens

n’ont-elles pas été étrangères à ces massacres que l’Europe n’a su ni

prévenir ni punir. Il s’est rencontré, parfois, chez la plèbe musulmane

qui se ruait à l’assaut et au pillage des maisons arméniennes, des

passions analogues à celles des antisémites. A Trébizonde, par exemple,

où les Arméniens faisaient le commerce et la banque, où ils prêtaient,

de longue date, aux mahométans de toute classe, ceux-ci n’ont rien

trouvé de mieux, pour régler leurs comptes, avec leurs créanciers

chrétiens, que de les égorger.

Il y a d’autres exemples d’appropriation séculaire de ce genre. En

Égypte, les Coptes, les descendants demeurés chrétiens des anciens

Égyptiens; dans l’Inde, les Parsis, les descendants des anciens Perses

qui ont gardé la foi de Zoroastre, ces Parsis émigrés de l’Iran qui ont,

assurément, plus de droit au nom d’Aryen que les habitants de la France

ou de l’Allemagne. Le Juif n’est donc pas un phénomène sans pareil dans

le monde. Il y a, sur le globe, plusieurs groupes ethniques qui

méritent, tout autant, l’épithète de parasitaires, et ces tribus de

parasites, il s’en trouve, chez les chrétiens et chez les Aryens, tout

comme parmi les Sémites. N’allez pas croire, du reste, que ces races,

vouées, par une sorte d’atavisme, à l’usure, au change, au commerce de

l’argent, l’emportent, partout et toujours, sur les autres. Juifs,

Arméniens, Parsis, ne sont pas, quoi qu’en dise la jalouse admiration de

leurs adversaires, des concurrents contre lesquels toute lutte est

impossible.

Prenez les États-Unis d’Amérique, le pays, par excellence, des grandes

fortunes. C’est un préjugé antisémite et un préjugé français de croire

que les plus grandes fortunes sont entre les mains des Juifs.

L'antisémitisme · 第 18 / 30 题