L’ANTISÉMITISME AU POINT DE VUE ÉCONOMIQUE

J’arrive à une question autrement complexe, que l’heure avancée et (il

faut le dire aussi) les interruptions qui ne m’ont pas été épargnées, me

forceront de traiter trop rapidement. C’est ce que j’appelle le grief

économique. Pour le vulgaire, pour l’inconscient matérialisme des

foules, il domine tout.

Ici, Messieurs, les reproches adressés aux Juifs se peuvent résumer dans

le mot de «parasitisme». Les Juifs, dit-on, sont des parasites, parce

qu’ils exercent, de préférence, des professions que l’on traite

volontiers de parasitaires, telles que celles de courtiers, négociants,

banquiers, changeurs; parce que, affirme-t-on, à tort parfois, les Juifs

ne sont, d’habitude, que des intermédiaires.

Tel est le reproche dans toute sa nudité.

En admettant, ce qui n’est pas exact, comme nous le verrons tout à

l’heure, que les Juifs ne soient tous que des intermédiaires, peut-on,

vraiment, dire que tous les intermédiaires sont des parasites? Mais

Messieurs, si le marchand, le négociant, le financier et, pour aller

plus loin, si tous ceux qui ne vivent pas du travail de leurs mains, à

la sueur de leur front, doivent être traités de parasites, que de

parasites en dehors d’Israël! Si vous posez, en principe, que tout

trafiquant, tout intermédiaire est un être inutile ou nuisible, comment

ne serait-ce pas aussi vrai du chrétien que du Juif, et de l’Aryen que

du Sémite? (_Interruptions bruyantes._)

UNE VOIX.--_Acceptez-vous une réunion publique et contradictoire

n’importe où?_

M. A. LEROY-BEAULIEU.--Je ne peux traiter cette question ici. Veuillez

m’écrire, je vous ferai connaître mes intentions.

LA MÊME VOIX.--_L’invitation vous est portée; on saura si vous

l’acceptez ou non._

M. A. LEROY-BEAULIEU.--Messieurs, je ne sais si vous seriez plus

tolérants dans une réunion publique; mon expérience de certaine

conférence de la rue Serpente m’en ferait douter; mais, ici, en vérité,

quelques-uns d’entre vous montrent bien peu de tolérance. Mes paroles

pourtant ne me semblent rien avoir de provocant. Osez-vous donc

prétendre que tout homme qui s’occupe de finance, de banque ou de

commerce est, par cela même, un parasite? ce qui reviendrait à dire

qu’une société civilisée peut vivre sans banques et sans négoce. Certes,

il n’est pas bon que le nombre des intermédiaires de toute sorte soit

trop considérable; il se peut que, chez nous et ailleurs, trop de gens

de toute classe, chrétiens, aussi bien que Juifs, se portent vers des

professions réputées, à tort souvent, plus aisées ou plus lucratives.

Mais, encore une fois, l’on ne peut, pour cela, traiter tous les

intermédiaires, tous les hommes d’affaires, de parasites, de locustes,

de sauterelles dévorantes.

N’oubliez pas que ce reproche, lancé par vous, à tous les Juifs, parce

que beaucoup d’entre eux vivent d’affaires et de négoce, d’autres le

jettent, journellement, à la face de tous ceux qui n’ont pas les mains

calleuses. Irons-nous professer, avec tels de nos socialistes, qu’il n’y

a d’honnête et de productif que le travail corporel? Permettez-moi de

faire un retour sur moi-même. J’ai beaucoup travaillé dans ma vie,

jusqu’à en devenir parfois malade; je n’en suis pas moins, hélas! de

ceux qui, dans certains milieux populaires, sont dénoncés comme des

parasites. Je ne nie pas, Messieurs, que notre société ne nourrisse des

hommes juifs ou chrétiens, que l’on ait le droit de flétrir de ce nom de

parasites; mais ce que je ne saurais admettre, c’est que, suivant

l’inique théorie du bloc, on applique cette épithète à tout un ensemble

de professions dont aucun pays civilisé ne saurait se passer. (_Bruit._)

Et si, comme il me semble vous l’entendre murmurer, vous ne l’appliquez

qu’aux Juifs, à ceux que vous traitez de race parasitaire, vivant sur

les peuples modernes, comme le gui vit sur le pommier en absorbant la

sève d’autrui, je vous répéterai de prêter l’oreille, autour de vous, et

d’écouter la voix des masses. Demandez-leur ce qu’elles entendent par le

parasitisme social, et si, pour elles, il n’y a pas d’autres parasites

que le Juif. Il est une chose que vous avez tous pu constater, certains

d’entre vous non sans regret; c’est combien, dans les couches profondes

de la nation, au-dessous de la classe moyenne et de la petite

bourgeoisie, parmi les ouvriers qui travaillent de leurs mains, combien

peu l’antisémitisme a de prise. Ses chefs en ont fait l’expérience

électorale. La raison en est simple, c’est que, pour l’ouvrier, pour le

prolétaire français, le parasite, ce n’est pas le Juif, ce sont tous les

bourgeois. (_Protestations bruyantes._)

Messieurs, je n’ai jamais, quant à moi, troublé aucune réunion

d’antisémites. (_Applaudissements._) Ceux qui protestent connaissent

bien mal le peuple; mais leurs dénégations ne peuvent rien contre les

faits. Je serais heureux, pour ma part, que ce reproche de parasitisme

ne pût être adressé qu’aux financiers juifs; mais j’ai trop pratiqué le

peuple et les réunions publiques pour avoir, à cet égard, la moindre

illusion. Et laissez-moi vous le dire, Messieurs, cette accusation de

parasitisme que les antisémites prodiguent à tous les Juifs n’est,

hélas! pas la seule que les socialistes des faubourgs étendent à tous

les bourgeois. Il en est de même du reproche de corruption.

L'antisémitisme · 第 17 / 30 题