UNE VOIX.--_Judas, je le veux bien!_

Oui, il s’est trouvé, sur douze apôtres, un Judas, mais cela n’empêche

que Pierre et Jean, comme Paul de Tarse, étaient de pure race juive; et

les pèlerins qui s’agenouillent, aujourd’hui, autour de la Confession de

Saint-Pierre de Rome ou de Saint-Jean de Latran, vénèrent, à leur insu,

des reliques sémitiques et non pas aryennes. Après cela, comment un

chrétien peut-il répéter, avec les docteurs de l’antisémitisme, que le

sang sémite est un sang inférieur, vicié et souillé dans sa source?

(_Applaudissements mêlés de protestations._)

Remarquez, Messieurs, que les antisémites ne se contentent pas,

d’habitude, de s’en prendre aux Juifs modernes. Ils remontent, plus

loin, jusque dans la haute antiquité. Ils vont chercher, dans l’Ancien

Testament, les lois, les coutumes, les traits qui leur paraissent

confirmer leur thèse favorite, car c’est sur cette thèse, ne l’oubliez

pas, que repose tout l’antisémitisme prétendu scientifique; et dans

l’ardeur de leur haine contre l’ancien peuple de Dieu, ils ne

s’aperçoivent seulement pas que leurs attaques inconsidérées contre

l’Ancien Testament et contre l’ancienne loi risquent d’atteindre la

nouvelle Alliance.

Laissons toute cette prétentieuse et pédantesque ethnographie

d’amateurs, étrangers aux sévères méthodes de la science. Venons-en à un

grief plus sérieux et fondé au moins sur des faits.

* * * * *

Le Juif, depuis la dispersion d’Israël au milieu des gentils, a vécu

isolé, parmi les nations, sans vouloir ou sans savoir s’assimiler à

elles, sans que les siècles aient réussi à l’incorporer aux peuples chez

lesquels il réside. D’où vient cet isolement persistant? Le Juif en

est-il seul responsable, ou n’y avons-nous pas, nous aussi, contribué

par nos lois, ou par nos préjugés?

L’isolement séculaire du Juif a eu une double cause historique; il

provient à la fois de sa loi et des nôtres. Il provient, d’abord, de la

loi mosaïque, des prescriptions rituelles imposées par la Thora et

renforcées, exagérées encore par les rabbins et par le Talmud;--et d’un

autre côté, il provient, aussi, des lois édictées par nous au moyen âge,

de la claustration imposée du Ghetto. Le Juif a été ainsi, partout,

comme séquestré des autres hommes, isolé par cette double muraille, des

autres nations, des autres races. Est-ce à nous de lui en faire un

crime, alors que, durant tant de siècles, nous l’avons repoussé dans son

isolement, chaque fois qu’il osait tenter d’en sortir? Et comment

s’étonner que là même où les murs du Ghetto ont fini par tomber, le Juif

émancipé garde encore parfois l’empreinte de la séquestration ancienne?

Assurément, on découvre, souvent, jusque chez le Juif contemporain, chez

le juif civilisé, des traces persistantes de ce que j’appelle l’esprit

de tribu. A mesure que l’on remonte vers l’Est, vers la moderne Judée

polonaise, cette tendance invétérée devient de plus en plus sensible.

Cet esprit de tribu amène les Juifs à former un corps, à se soutenir les

uns les autres; il est le principe de ce qu’on dénonce comme la

solidarité israélite. Pour être juste, il faut avouer que cet esprit de

tribu était en déclin, il y a un quart de siècle, dans tous les pays

d’Occident. S’il a repris de la force, si les Juifs tendent, de nouveau,

à se rapprocher et à s’isoler des chrétiens, cela est dû, pour beaucoup,

à la pression des attaques du dehors; car, de tout temps, Messieurs, ce

sont les attaques du dehors qui ont resserré ou renforcé la cohésion des

groupements humains, groupes nationaux, ethniques ou religieux. En

déclarant la guerre aux Juifs, en menaçant de les mettre hors du droit

commun, en proclamant qu’ils ne sauraient faire partie des peuples

modernes, l’antisémitisme les contraint, de nouveau, à se serrer les uns

contre les autres; l’antisémitisme les ramène à l’ancien exclusivisme

dont il leur fait un crime. (_Applaudissements et murmures._)

L’assimilation qui était en train de s’opérer, petit à petit, s’est

trouvée arrêtée par ceux mêmes qui reprochent aux Juifs de ne pas

s’assimiler. Le régime de liberté et d’égalité, inauguré par la France,

il y a un siècle, préparait l’assimilation, peut-être même l’absorption

d’Israël. Les vieux rabbins s’effrayaient; ils déploraient le

relâchement des liens traditionnels, la désertion de la synagogue,

l’abandon de la Loi et des pratiques rituelles, la fréquence des

conversions au christianisme, la multiplicité des mariages mixtes qui

faisaient souche de chrétiens, toutes choses qui, par des voies

diverses, tendaient à réduire à la fois le nombre, la cohésion, la force

des fils de Juda; si bien que l’on se demandait, déjà, dans la

synagogue, si le Juif et le judaïsme, qui avaient résisté à des siècles

d’oppression, survivraient longtemps à leur émancipation.

L’antisémitisme est venu arrêter ce mouvement de décomposition ou de

transformation du judaïsme; il a ranimé, des deux côtés, les haines

ataviques et les préjugés anciens; il a rejeté, pour longtemps

peut-être, les Juifs sur eux-mêmes, et par là, permettez-moi de le dire,

l’antisémitisme a renforcé le judaïsme et fortifié Israël.

(_Applaudissements et protestations._)

* * * * *

A ce reproche d’exclusivisme se joint celui de cosmopolitisme.

Par cela même que le Juif a été isolé, durant des siècles, par sa loi ou

par la nôtre--en un mot, par l’histoire--il a été conduit à une sorte de

cosmopolitisme _sui generis_. Il s’est habitué à ne pas se regarder

comme le compatriote des chrétiens au milieu desquels il vivait.

Expulsé, successivement, des divers pays où il avait planté sa tente,

ballotté par les persécutions ou par les hasards d’une vie précaire,

d’un pays dans l’autre, Israël s’est trouvé sans patrie. Où eût-il pu

apprendre le patriotisme, dans les États qui lui refusaient les droits

de citoyen? Aujourd’hui encore, nombre de Juifs conservent, dans leur

âme et dans leur nature intime, les traces des migrations passées; ils

n’ont pu prendre racine dans le sol qui les porte; ils se sentent à demi

étrangers dans le pays qui les a reçus comme des passants, et qui peut

les expulser demain, comme il a autrefois chassé leurs pères. Beaucoup

d’entre eux sont cosmopolites, parce qu’il leur a été refusé d’avoir une

patrie, et qu’ils en ont vainement cherché une. Comment le Juif dont les

grands-parents sont nés à Varsovie ou à Vilna, dont le père s’est établi

à Berlin ou à Francfort avant de venir mourir à Paris, dont les fils ou

les petits-fils passeront peut-être l’Atlantique, serait-il aussi

foncièrement Français que vous ou moi, Français de vieille souche, qui

tenons, à la terre de France, par des racines plusieurs fois séculaires?

(_Applaudissements._) Encore, faut-il distinguer entre Juif et Juif,

comme entre chrétien et chrétien. Le tort des antisémites, tort qui va

souvent jusqu’à l’injustice, (_Réclamations_) est d’appliquer aux

Israélites, ici, comme en toutes choses, l’inique théorie du bloc. Or,

dans notre pays de France, s’il se rencontre des Juifs venus, récemment,

du dehors pour faire fortune, chez nous, ou pour y jouir de la fortune

acquise ailleurs, il en est d’autres, au contraire, qui sont français,

depuis des générations, parfois depuis des siècles, tels, par exemple,

que les Juifs de Bordeaux ou les Juifs du Comtat; et ces Juifs, nés et

élevés sur la terre de France, imbus, dans nos écoles, de l’esprit et du

patriotisme français, aucun de nous n’a le droit de leur contester le

titre de Français. (_Applaudissements mêlés de protestations._)

Faut-il rappeler, du reste, que les Israélites, qui, depuis quelque

vingt ans, se sont fait, chez nous, un triste renom par leurs intrigues

et leurs manœuvres corruptrices, étaient, presque tous, des aventuriers

venus d’outre-Rhin, et s’ils ont joué, dans notre République, le triste

rôle que vous savez, la faute en est, avant tout, à la décadence de nos

mœurs, privées et publiques.

Messieurs, il me vient, ici, une réflexion qui m’est suggérée par le

lieu même où j’ai l’honneur de vous parler. Le reproche de

cosmopolitisme, lors même qu’il serait mérité par nombre de Juifs, est

de ceux dont les catholiques ne doivent se servir qu’avec précaution,

car il peut se retourner contre eux. Lorsqu’on répète, à tous les échos,

que les Juifs forment un élément cosmopolite, qu’ils mettent partout les

intérêts d’Israël au-dessus des intérêts nationaux, qu’ils constituent

une sorte d’État dans l’État, on reproduit, sans y songer, un grief qui

a été, bien des fois, lancé contre d’autres que les Juifs. Comment

oublier que cette accusation de cosmopolitisme a été dirigée, pendant

des siècles, contre l’Église catholique, contre son clergé, contre ses

moines?

UNE VOIX.--_Le clergé français n’est pas italien, tandis que le Juif

français est de partout._

M. A. LEROY-BEAULIEU.--Certes, le clergé français n’est pas italien, et

je connais trop bien nos prêtres pour ne pas rendre hommage à leur

patriotisme. Assurément, les catholiques de France sont parmi les

meilleurs patriotes; les zouaves de Charette l’ont assez prouvé sur le

champ de bataille de Patay. Cela n’empêche que ce reproche de

cosmopolitisme a été mainte fois jeté, par-dessus la tête des

catholiques français, à leur Église, à leur clergé, à leurs ordres

religieux. Car, Messieurs, si les catholiques, comme citoyens,

appartiennent bien, de cœur, chacun à leur patrie, l’Église elle-même

est cosmopolite, internationale ou, si vous aimez mieux, supranationale.

J’oserai même dire que toute grande religion est cosmopolite, et une des

choses qui font la force et la supériorité du catholicisme, c’est, comme

l’indique son nom même, qu’il est, avant tout, une Église universelle.

Ce caractère, vous ne pouvez le nier, sans renier le nom de catholique.

Vous ne pouvez contester que le clergé a son chef suprême à l’étranger,

et que la plupart de nos grands ordres religieux, les milices les plus

glorieuses de l’Église, ont une organisation internationale. De là

vient, Messieurs, que les accusations dirigées contre les Juifs,

rappellent, étrangement, les accusations formulées, par le XVIIIe siècle

et par le XIXe siècle, contre les Jésuites. Il y a, entre les deux

réquisitoires un parallélisme frappant, si bien que, le plus souvent,

ils pourraient échanger le nom des accusateurs et le nom des accusés.

Ouvrez les traités de La Chalotais et de ses modernes imitateurs, vous

verrez que, à toute époque, les Jésuites--et sous ce nom, on entendait

souvent toutes les congrégations religieuses, quelquefois même tous les

catholiques,--que les Jésuites, tout comme les Juifs, ont été dénoncés

comme un élément cosmopolite, comme un corps étranger à la nation et

rebelle à ses lois, en un mot, selon la formule que nous ont léguée nos

légistes, comme un État dans l’État. Passez hors de France, pénétrez

dans Westminster, écoutez les discussions du Parlement anglais sur

l’émancipation des catholiques, vous entendrez reproduire, contre les

adhérents de l’Église romaine, les mêmes arguments que contre

l’émancipation des Juifs, à savoir que les catholiques, comme les Juifs,

ont leur patrie au dehors et qu’ils reçoivent leur mot d’ordre de

l’extérieur. (_Vives protestations._) Et si je pouvais vous transporter

au delà de l’Océan et vous faire assister aux réunions de la Ligue

américaine de protection contre l’Église romaine, vous rencontreriez les

mêmes accusations et la même tactique, aux bords de l’Hudson et du

Mississippi. _(Réclamations sur plusieurs bancs._)

Je regretterais, Messieurs, de ne pas être compris de vous. Je ne

prétends pas, entendez-le bien, que cette accusation de cosmopolitisme

contre les catholiques soit justifiée. Je suis, au contraire, de ceux

qui s’inscrivent en faux contre elle. Et veuillez le remarquer, je suis,

pour la repousser, autrement fort que les antisémites, puisque je

n’admets pas que pareille accusation suffise pour faire refuser

les droits de citoyen à qui que ce soit, Juif ou Jésuite.

(_Applaudissements._) Je me permets, seulement, de vous mettre en garde

contre un reproche qui pourrait se retourner contre ceux que vous aimez.

Nul d’entre vous ne saurait nier que le sophisme, le plus souvent dirigé

contre nos congrégations religieuses, ne soit, précisément, celui-là.

J’oserai donc répéter, dans l’intérêt de l’Église catholique, comme dans

celui de la patrie française, que ce perfide reproche de cosmopolitisme

est une de ces armes à deux tranchants que les amis de la liberté

religieuse et les catholiques ne doivent manier qu’avec de grandes

précautions, de peur de se blesser eux-mêmes. (_Applaudissements._)

L'antisémitisme · 第 16 / 30 题