Je ne puis chercher ici jusqu’à quel point le Juif est un pur Sémite. Je
le regrette, car c’est sur cette différence, sur cette opposition des
deux races sémitique et aryenne que repose tout l’antisémitisme
contemporain; c’est, avant tout, une doctrine ethnographique, fondée sur
une anthropologie de convention et sur une philosophie de l’histoire de
fantaisie. C’est, par là, qu’elle prétend se donner un aspect
scientifique. Au point de vue de la Science, l’antisémitisme est une
théorie ethnographique,--ou il n’est rien.
Or, si j’en avais le temps, je vous montrerais que le sang d’Israël a
dû, à travers les siècles, subir bien des infiltrations. Je ne sais
rien, du reste, de plus trompeur, de plus équivoque, que les théories
historiques fondées sur les races. N’importe, admettons, si vous voulez,
que le Juif est un Sémite, tandis que nous autres chrétiens serions des
Aryens. Sommes-nous en droit de dire, avec les fauteurs de
l’antisémitisme, que cette race sémitique est une race inférieure? que,
ni au point de vue intellectuel, ni au point de vue moral, elle ne
saurait être égalée ou comparée à notre forte race aryenne? Les
antisémites sont grands amateurs d’ethnographie; ils en mettent,
partout, dans le passé et dans le présent; et leur ethnographie, elle
est simple, ou mieux elle est simpliste. Pour eux, les Aryens sont les
représentants des sentiments généreux, nobles, élevés, tandis que les
Sémites ont, partout et toujours, personnifié les sentiments intéressés,
vils, bas. (_Très bien! très bien sur quelques bancs._)
Messieurs, c’est nous, soi-disant Aryens, qui faisons, de nous-mêmes, ce
portrait flatteur; les Sémites pourraient nous rappeler l’antique
apologue des animaux peints par eux-mêmes. Pareils portraits sont
souvent entachés de partialité. J’aurais, moi aussi, tout intérêt à
faire l’éloge des Aryens, étant moi-même de vieux sang français, de
vieux sang normand, si tant est que nous, Gaulois de terre gauloise,
nous soyons vraiment des Aryens. Mais cette supériorité que nous nous
attribuons, si volontiers, jusqu’où s’étend-elle? Pouvons-nous admettre,
historiquement, ou scientifiquement--ce qui revient au même--que toutes
les générosités soient du côté des Aryens, toutes les bassesses du côté
des Sémites?
Irons-nous poser, en principe, avec les ennemis des Juifs, que le Sémite
est un être inférieur, que tout fils de Sem est un être charnel,
incapable d’idéal? Mais que ferons-nous alors du Christianisme? Je
connais des antisémites conséquents, jusqu’au bout, qui disent: La
grande faute des Sémites, le crime que nous ne leur pardonnons pas,
c’est d’être les pères de l’idée religieuse. Ainsi, autrefois, Voltaire,
grand contempteur d’Israël, et grand détracteur de la Bible,--de
l’Évangile, aussi bien que de l’ancien Testament. Car, Messieurs,
comment nier que c’est du sang sémite, du sang juif, qu’est sorti le
Christ et le christianisme. Vous avez vu, dans les verrières de nos
vieilles cathédrales, se dresser la tige et se dérouler les branches du
mystique arbre de Jessé, dont chaque rameau porte un des ancêtres du
Sauveur. Or, tous ces ancêtres «du fils de David» étaient des Sémites,
étaient des Juifs. Le sang qui coulait dans les veines du Christ, le
sang qui, selon la foi chrétienne, a racheté le monde, était du sang
sémite. La Vierge Marie, les apôtres, les premiers disciples du
Rédempteur étaient tous de race israélite.