M. A. LEROY-BEAULIEU.--Je le veux bien, cela ne fait que confirmer ma
thèse. Les Roumains ont beau être antisémites, la Maçonnerie n’en
fleurit pas moins en Roumanie, ce qui montre l’erreur des antisémites
français, quand ils prétendent identifier la Maçonnerie et les Juifs.
Les loges en Roumanie sont nombreuses, plusieurs sont affiliées au
Grand-Orient de France, et malgré les conseils des F∴ et des 33mes de
Paris, ces loges roumaines ne veulent pas admettre les Juifs dans leur
sein. J’ai reçu moi-même des lettres de Juifs de Bucarest se plaignant,
entre autres vexations, de n’être pas tolérés dans les loges roumaines;
s’ils voulaient ceindre le tablier du maçon, ils étaient réduits à
fonder, entre Juifs, des loges exclusivement Israélites, ce qui
diminuait, singulièrement, pour eux, les avantages de la Maçonnerie.
Il faut remarquer qu’il existe certaines sociétés israélites qui ont
imité l’organisation de la Maçonnerie, sans être proprement maçonniques.
Ainsi, une importante société d’origine américaine, les Bené-Berith, les
fils de l’Alliance. Les Américains, en bons démocrates, aiment à donner
à leurs sociétés, parfois même à des associations ouvrières, le nom et
la constitution d’un ordre de chevalerie, à l’instar des ordres
maçonniques. C’est, rappelez-vous-le, ce qui faillit naguère faire
condamner par le Saint-Siège l’ordre des _Knights of labor_, des
Chevaliers du travail. Les _Bené Berith_ ont, eux aussi, érigé un ordre,
avec des loges qui n’ont rien de secret, ni rites, ni mystères, ni
initiation. Cet ordre est, entièrement, composé de Juifs. Comme
l’Alliance israélite, il est destiné à défendre et à protéger les
intérêts du judaïsme. D’Amérique, les _Bené Berith_ ont passé en Europe
et en Orient; ils ont fondé des loges en Allemagne, en Autriche-Hongrie,
en Roumanie, en Syrie. Cet ordre des Fils de l’Alliance est si distinct
de la Maçonnerie que, vers 1890 les loges allemandes l’ont mis en
interdit, en défendant l’entrée à tous les francs-maçons.
* * * * *
En résumé, ni l’histoire, ni l’étude de la Maçonnerie contemporaine ne
nous permettent de regarder les loges maçonniques comme une institution
juive. En est-il, autrement, de l’esprit maçonnique? Peut-on dire qu’il
est inspiré du judaïsme et de l’esprit juif? Je l’aurais compris, à la
rigueur, lorsque la Maçonnerie pratiquait une espèce de déisme, telle
qu’elle s’est présentée à nos arrière-grands-pères du XVIIIe siècle,
avant la Révolution ou vers la Révolution; mais il se trouve, justement,
qu’à cette époque, la Maçonnerie était fermée aux Juifs, si bien qu’on
ne voit point par où l’esprit juif eût pénétré chez elle. Depuis lors,
vous savez ce qu’il est advenu du culte du Grand Architecte; nombre de
loges, en France et sur le continent, ont renié la doctrine primitive de
la Maçonnerie. Une évolution s’est accomplie, au XIXe siècle, dans les
loges qui dépendent du Grand-Orient, chez les peuples latins, si bien
qu’entre les loges françaises, ou italiennes, et celles des pays
anglo-saxons, il y a, aujourd’hui, un schisme. Du déisme, le
Grand-Orient a passé au matérialisme, au naturalisme, à l’athéisme.
Dirons-nous qu’en reniant les principes et les symboles anciens de la
Maçonnerie, en rejetant l’autorité du Grand Architecte et en rompant
avec les loges anglo-saxonnes, le Grand-Orient a obéi aux impulsions du
judaïsme et à l’esprit de la Synagogue? Mais qui ne sait que la
Synagogue s’est, toujours, donné pour mission de conserver, dans sa
rigidité, la foi au monothéisme? Certes, il est parmi nous, en Occident,
des Juifs athées, des Juifs matérialistes; mais, loin d’être les
représentants authentiques de l’esprit d’Israël, ces Juifs athées ne
sont que des Juifs déjudaïsés au contact des gentils.
Poussons plus loin, allons jusqu’au fond de la question. Vous le savez,
Messieurs, certains de ses adversaires prétendent que la Maçonnerie a
des rites secrets, une liturgie occulte, et que ce culte, hérité ou
imité des aberrations du gnosticisme, s’adresse, dans les hauts grades,
à Lucifer, à Satan lui-même. Je ne sais, quant à moi, ce qu’il en est;
je ne suis ni un chevalier kadoch, ni un 33e, initié aux suprêmes
mystères; mais les procédés employés, par d’anciens maçons soi-disant
convertis, pour prouver le satanisme de la haute-maçonnerie, m’en
feraient plutôt douter.
Nous avons tous entendu parler, récemment, d’une prétendue fiancée
d’Asmodée, mystique vierge luciférienne, invisible et insaisissable,
dont des éditeurs complaisants nous ont raconté, en petits traités
populaires, les aventures avec Satan. J’avoue, humblement, que je doute
de tout ce merveilleux diabolique, et que l’existence même de Diana
Vaughan m’a toujours laissé sceptique. (_Rires._)
La Maçonnerie, Messieurs, a des ennemis d’une naïveté admirable, qui la
servent si bien, par l’extravagance même de leurs attaques, qu’on se
demande si ces adversaires des loges ne seraient pas leurs compères.
N’importe, Messieurs, admettons que le palladisme existe en vérité, et
que les Loges, ennemies de toute religion, adorent comme dieu, Lucifer;
admettons que, derrière ses apparences humanitaires et tout le fastueux
décor des idées de liberté et d’égalité, la Maçonnerie abrite le culte
de Satan, peut-on reconnaître, dans cette monstrueuse religion, l’esprit
judaïque? Comment, la révolte de Satan contre Jéhovah! mais Jéhovah,
pour les Juifs, n’est pas seulement le Dieu universel, le Dieu créateur
du monde, c’est le Dieu national. Pas un rabbin qui ne mette sa gloire à
demeurer fidèle à Jéhovah, dont ses lèvres n’osent même prononcer le nom
ineffable. Imaginer que c’est du judaïsme et de la Synagogue, du Talmud
ou même de la Cabbale qu’est sorti le culte de Satan, c’est, en vérité,
une aberration.
* * * * *
Pour en finir avec l’antisémitisme religieux, il me faut dire un mot de
la participation des Juifs à l’anticléricalisme. L’anticléricalisme et
l’antisémitisme me semblent, à la fois, le pendant et la contre-partie
l’un de l’autre. Ils s’appellent et s’excitent réciproquement.
Il est hors de doute que plus d’un Juif a pris part aux campagnes de
l’anticléricalisme. Cela est vrai de la France, plus encore peut-être de
l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie. C’est parce que nombre de Juifs
ont eu l’imprudence de participer à la propagande antichrétienne,
anticatholique, que beaucoup de chrétiens, beaucoup de catholiques se
sont jetés dans l’antisémitisme. Si nous nous reportons aux
dates, nous trouvons qu’en Allemagne, d’où nous est venu
l’antisémitisme moderne,--car, en somme, c’est une importation
allemande,--l’antisémitisme est précisément né à l’époque du
_Kulturkampf_. Il y avait, alors, en Prusse, parmi les soi-disant
libéraux, dans le parti que j’appellerai pseudo-libéral, parce qu’à mes
yeux, on n’a pas droit au titre de libéral, quand on demande des lois
d’exception, fût-ce contre les Jésuites, ou fût-ce contre les Juifs;--il
y avait, dans le parti national-libéral et dans la presse anticléricale,
quelques Juifs qui, selon une tactique commune aux anticléricaux de tous
les pays, criaient en montrant les catholiques: Sus à Rome! Imprudence
grave de la part de Juifs! car, aux Juifs, il était naturel que les
catholiques finissent par répondre: Sus à Jérusalem! Ce sont là deux
cris qui s’appellent l’un l’autre, car l’intolérance provoque
l’intolérance.
De même, je tiens à le constater, ici, à la décharge des catholiques,
une des raisons de la diffusion de l’antisémitisme, dans notre France,
c’est que, par suite des lois anticléricales, par suite de l’esprit
antichrétien dont s’était imprégné notre Gouvernement, il s’est trouvé
que c’était un avantage de n’être pas catholique, un avantage de n’être
pas chrétien. Aux yeux de nos gouvernants, être Juif semblait un titre
de confiance. C’est ainsi, encore une fois, par le fait de
l’anticléricalisme, par le fait de la guerre déclarée à tout ce qui
était catholique, que les Juifs, et avec les Juifs, parfois, les
protestants, se sont trouvés bénéficier des faveurs gouvernementales.
(_Marques d’assentiment._)
Je ne trouve cela, quant à moi, ni juste ni normal. Si, à mon sens, on
ne doit pas refuser l’égalité aux Juifs, on ne doit pas, davantage, leur
accorder de privilèges. Il est choquant, il est inique que, dans notre
pays de France où la majorité de la population est chrétienne, ce soit
un titre, vis-à-vis du Gouvernement français, que de n’être pas
chrétien. (_Applaudissements prolongés._)