UNE VOIX.--_C’est vrai!_

La Franc-Maçonnerie, Messieurs, je l’ai rencontrée plusieurs fois sur

mon chemin.--Quel qu’ait été son passé, quelles que soient encore ses

tendances à l’étranger, elle est, chez nous, en France et dans une

grande partie du continent, animée d’un esprit d’intolérance et de

persécution contre lequel proteste tout mon libéralisme. Est-ce la faute

des Juifs? Sont-ils vraiment, comme on le répète autour de nous, les

instituteurs et les maîtres de la Franc-Maçonnerie? et peut-on dire que

ce soit là une institution juive?

Nous voyons bien certains liens entre la Franc-Maçonnerie et les Juifs;

nombre de Juifs sont francs-maçons; il en est même qui ont joué un rôle

dans la Maçonnerie. Je parlais, tout à l’heure, de Crémieux; or,

Crémieux a été grand maître de l’Ordre maçonnique du rite écossais, en

même temps que président de l’Alliance Israélite Universelle. Il a,

naturellement, cherché à se servir de la Maçonnerie pour appuyer ses

revendications en faveur de ses coreligionnaires d’Europe et d’Orient.

La Franc-Maçonnerie se présente aux peuples comme l’incarnation des

grandes idées d’humanité, de liberté, d’égalité. Elle prétend s’élever

au-dessus de toutes les distinctions de race ou de religion, pour ne

voir, dans tous les hommes, que des frères; on comprend que les Juifs et

les sociétés juives lui aient fait appel pour l’émancipation de leurs

coreligionnaires. Une autre raison a dû tourner l’attention des fils

d’Israël vers les Loges.

La Maçonnerie contemporaine est une société, je ne dirai pas de secours

mutuels, mais d’avancement mutuel (_rires_); c’est là, aujourd’hui, une

des choses qui font sa force. Un grand nombre d’hommes, de jeunes gens

ne s’affilient aux Loges que pour faire un chemin plus rapide. Or, les

Juifs, aussi, ont envie de faire carrière, envie de se pousser dans le

monde;--leurs adversaires prétendent même qu’ils s’y entendent mieux que

les autres;--ils ont vu, dans la Maçonnerie, un moyen de parvenir, ou,

si vous le préférez, une façon de faire brèche dans une société qui leur

était fermée. Quoi d’étonnant qu’ils aient cherché à s’introduire par

cette porte ouverte?

Mais, pour moi comme pour vous, Messieurs, la question est plus haute.

Il s’agit de savoir si l’on doit identifier les Juifs et les

Francs-Maçons; si l’esprit maçonnique et l’esprit juif, c’est tout un.

Il ne faut pas nous en laisser imposer par les dehors et par les décors,

par les noms hébraïques, par les rites ou les légendes chères aux

Maçons; tout cela ne prouve rien; tout cela peut n’être qu’un vêtement

d’emprunt. J’ai, quant à moi, étudié la question, avec les faibles

lumières qu’a pu me prêter la Providence et avec tout le

désintéressement intellectuel dont je suis capable, et je suis arrivé à

la conclusion que voici: l’esprit maçonnique n’est pas l’esprit juif.

(_Protestations.--Rumeurs._)

Messieurs, je fais appel à votre raison; je vous supplie de vous élever,

un instant, au-dessus de toutes les passions des controverses

quotidiennes. Examinons la question, au point de vue historique;--dans

la plupart des problèmes de ce genre, la méthode historique est la plus

simple, la plus sûre, la plus facile à suivre. Qu’est-ce que nous

apprend l’histoire?

D’où, à l’origine, nous est venue la Franc-Maçonnerie? Qui l’a importée,

chez nous, en France et sur le continent? Je ne parle pas des origines

lointaines, comme préhistoriques de la Maçonnerie; elles sont obscures,

et j’avoue que, pour ma part, je n’en crois pas la tradition des Loges,

quand elles prétendent remonter à Hiram et à Salomon, ou au moins aux

Templiers et aux Croisades. Je ne vois là qu’une légende d’origine

relativement moderne; j’estime qu’en se réclamant d’Hiram ou de Jacques

Molay, les maçons du dernier siècle s’attribuaient une antiquité, une

généalogie, un blason auxquels ils n’avaient pas droit. Mais laissons

cette question, pour nous en tenir à l’époque historique. Nous savons

très bien, par beaucoup de documents, à quelle époque la Maçonnerie

s’est établie en France. C’est au commencement du XVIIIe siècle. Elle

nous est venue de l’Angleterre, apportée par des lords anglais,

répandue, dans la haute société française, par des amis des Stuarts.

Quels ont été les premiers Francs-Maçons, en France et sur le continent?

A quelle classe appartenaient-ils? A la noblesse. Durant la plus grande

partie du XVIIIe siècle, en France, en Allemagne, en Pologne, en Russie,

partout enfin, les Loges se sont recrutées, presque exclusivement, parmi

les seigneurs, parmi les aristocrates. J’assistais, il y a trois jours,

à la réception à l’Académie française de M. Costa de Beauregard. Le

directeur, M. Hervé, nous rappelait, d’après un livre de M. Costa de

Beauregard, qu’une princesse, à jamais célèbre par sa beauté et par

l’horreur de sa mort, l’infortunée princesse de Lamballe, présidait une

loge maçonnique. Et la reine Marie-Antoinette lui écrivait pour la

féliciter des bonnes œuvres qui se faisaient dans les Loges. Déjà,

cependant, à cette époque, la Maçonnerie commençait à se démocratiser,

ou mieux à s’embourgeoiser; déjà, elle s’ouvrait à l’esprit

révolutionnaire, quoiqu’on ait, singulièrement, exagéré son rôle dans la

Révolution. Il n’en reste pas moins certain que c’est par les hautes

classes que la Maçonnerie s’est introduite dans la société européenne.

Et sous l’ancien régime, rappelez-vous-le, il n’y avait encore aucune

infiltration de sang juif dans la noblesse. L’ancienne aristocratie

n’avait pas appris à fumer ses terres avec les écus d’Israël. Ce n’était

pas, comme aujourd’hui, où, sur tant de blasons, on pourrait découvrir

une rouelle jaune. (_Vifs applaudissements._)

Les Juifs, avons-nous dit, ont cherché à s’insinuer dans la

Franc-Maçonnerie, dès que la Maçonnerie est devenue une puissance. Cela

leur a, longtemps, été malaisé. Comme ils ne réussissaient pas toujours

à s’y faire admettre, certains ont pris un procédé très simple: ils ont

fondé un ordre maçonnique nouveau. C’est ainsi que l’ordre de Mizraïm,

un ordre sans importance du reste, que le Grand-Orient a refusé de

reconnaître, a été fondé par des Israélites, les frères Bédarrides

d’Avignon. En dépit des principes de la Maçonnerie, la plupart des Loges

s’obstinaient à repousser les Juifs. J’ai moi-même connu des maçons

antisémites. En Allemagne, particulièrement, où les Juifs, par leur

nombre et par leur intelligence, tenaient, naguère encore, une plus

grande place qu’en France, les Juifs n’ont été admis dans les Loges qu’à

une époque récente. Un maçon français de ma connaissance, professeur au

Muséum, me racontait qu’étant à Berlin, avant 1870, à un congrès ou à un

couvent maçonnique, il avait vu des vénérables changer de place pour ne

pas se trouver assis à côté d’un Juif. Il reste, encore aujourd’hui, des

loges fermées à tout Israélite; et cela non seulement en Allemagne, mais

aussi ailleurs, en Roumanie, par exemple.

L'antisémitisme · 第 12 / 30 题