Je n’examinerai pas, ici, les accusations lancées contre le judaïsme,
contre ses livres ou contre sa morale; je l’ai fait ailleurs[1], et le
temps, pour cela, me ferait aujourd’hui défaut. Je me bornerai à une
réflexion. Les antisémites accusent le Juif et le Talmud d’avoir deux
morales, une pour les fils de Juda, une pour les _goïm_. Or, je me
permettrai de vous demander si, à leur insu et contrairement à l’esprit
de l’Évangile, les antisémites n’agissent pas, vis-à-vis des Juifs,
comme ils accusent les Juifs d’agir, vis-à-vis des chrétiens? A entendre
les docteurs de l’antisémitisme, les Juifs ne regardent pas les _goïm_
comme leur prochain; mais pouvons-nous dire, en bonne justice, que les
antisémites considèrent les Juifs comme leur prochain? Je ne sais ce
qu’il en est dans leur cœur; mais, à en juger par leurs paroles et par
leurs actes, il ne me semble pas que l’amour du prochain aille, pour les
antisémites, jusqu’à comprendre l’Israélite. Pour la plupart d’entre
eux, le Juif est hors de l’humanité; on a le droit de lui refuser ce
qu’on doit concéder à ses frères, les autres hommes.--Je vous laisse à
juger si cela est conforme à l’Évangile, à la charité chrétienne, à
l’esprit chrétien. (_Applaudissements. Bruyantes réclamations._)
[1] Voyez _Israël chez les nations_, Calmann Lévy.
Un des reproches adressés, le plus fréquemment, aux Israélites est
celui-ci: les Juifs sont les grands agents de déchristianisation des
sociétés modernes. Je crois que c’est là, dans toute sa simplicité, la
thèse des antisémites. Les Juifs sont rendus responsables des idées
modernes, dans ce que ces idées modernes ont eu d’hostile à l’ancienne
société, à l’ancienne constitution religieuse ou politique de l’Europe.
On dit, par exemple, que c’est à eux qu’il faut attribuer,
principalement, la sécularisation, ou pour me servir d’un mot barbare,
la laïcisation des sociétés modernes. Or, ce mouvement de
déchristianisation, de sécularisation, n’est pas nouveau en Europe; il
est, certes, antérieur à ce que les antisémites nomment, pompeusement,
l’ère de la prépondérance juive; il remonte, au moins, à la Révolution
et au XVIIIe siècle.
Ce n’est pas un Juif qui avait pris pour mot d’ordre: Écrasons l’infâme!
C’est Voltaire, et au lieu d’être un disciple ou un ami des Juifs,
Voltaire pourrait être réclamé, par les antisémites, comme un de leurs
précurseurs.
Où, Messieurs, est le point de départ du double mouvement de
déchristianisation et de sécularisation? il est chez Voltaire et chez
les encyclopédistes, il est chez les hommes de la Révolution, chez ceux
que beaucoup de Français appellent encore nos pères de 89, quelques-uns
disent même leurs pères de 93. Eh bien! peut-on dire que le XVIIIe
siècle, peut-on dire que la Révolution obéissaient à l’ascendant
judaïque? Où était l’influence juive, lors de la Révolution?