Je la cherche et je ne la vois pas. (_Rumeurs._)

Messieurs, c’est une question de fait: à peine y avait-il, sous Louis

XVI, quelques centaines de Juifs à Paris, pour la plupart pauvres et

inconnus, relégués dans des faubourgs écartés. Peut-on prétendre que ces

Juifs ignorés et dédaignés ont été les précepteurs des philosophes, ou

les souffleurs des tribuns de la Révolution?--Il est donc manifestement

erroné d’attribuer à Israël l’initiative du grand mouvement de

sécularisation et de déchristianisation des sociétés modernes.

(_Applaudissements et protestations._)

Est-il plus juste de dire que si le Juif n’en a pas eu l’initiative, le

Juif et le judaïsme sont devenus les principaux agents de la

déchristianisation des peuples contemporains? Ici, au moins, il peut y

avoir doute; la question vaut la peine d’être étudiée de près.

Examinons-la un instant.

Est-ce à l’action isolée du Juif que l’on peut faire remonter, en France

et en Europe, la responsabilité de l’affaiblissement de la foi

chrétienne ou de la sécularisation des États modernes? Non, assurément;

c’est donc à des associations juives, ou à des sociétés en relations

étroites avec les Juifs.

UN AUDITEUR.--Parfaitement.

M. A. LEROY-BEAULIEU.--Quelles sont, Messieurs, ces associations?

Quelles sont les sociétés juives ou judaïsantes qui ont pu mériter un

pareil reproche?

En fait de société juive, je n’en vois qu’une, en France, de quelque

importance, c’est l’_Alliance Israélite Universelle_; il est vrai qu’à

côté d’elle, ou au-dessus d’elle, nous rencontrons une institution

autrement puissante, que les antisémites prétendent lui être rattachée

par des liens multiples;--j’entends son nom, sur vos lèvres, c’est la

Franc-Maçonnerie. (_Très bien! très bien!_)

Aux yeux de nombre d’antisémites, l’_Alliance Israélite Universelle_

passe pour être un mystérieux _cahal_, comme ils disent (car les

antisémites se délectent aux noms hébreux), une sorte de gouvernement

occulte des Israélites du monde entier. J’ai voulu me rendre compte de

la valeur de cette opinion; j’ai dû reconnaître qu’elle ne reposait

guère que sur l’imagination de quelques écrivains. (_Bruit._)

L’_Alliance Israélite Universelle_, Messieurs, a été fondée, il y a

trente ou quarante ans, vers 1860, sous le second Empire, à l’imitation

d’une société chrétienne et d’une société protestante, qui s’appelle

l’_Alliance Évangélique_. (_Protestations._)

Je vois, Messieurs, que beaucoup d’entre vous ne connaissent, même pas

de nom, l’Alliance Évangélique. C’est pourtant une société d’une

importance au moins égale à celle de l’Alliance Israélite, qui s’est

fondée sur le même modèle. Elle fêtait, il y a peu de mois, son premier

cinquantenaire d’existence. L’Alliance Évangélique, comme l’indique son

nom, s’occupe des intérêts protestants, dans le monde entier. Elle a,

pour cela, des sections, dans presque tous les pays des deux

hémisphères.

Les Juifs ont éprouvé, eux aussi, le besoin de constituer une Société

qui défendît partout les intérêts de leurs coreligionnaires, la liberté

de leur culte et la sécurité de leurs personnes. (_Rumeurs._)

Si nous nous mettions à la place des Juifs,--il faut toujours savoir se

mettre à la place des autres, fût-ce de ses adversaires, quand on veut

apprécier leur conduite,--nous trouverions que les fils dispersés

d’Israël pouvaient bien avoir quelque besoin de défenseur, ne fût-ce

qu’en Turquie, en Perse, au Maroc, ou même en Roumanie, ou dans les

États de notre ami, le Tsar. (Cris: _Vive le Tsar! A bas les Juifs!_)

L’_Alliance Israélite Universelle_ s’est donc efforcée de réunir les

Juifs des différents pays, afin de plaider la cause du judaïsme auprès

des gouvernements, afin, notamment, de préparer ou d’effectuer

l’émancipation des Israélites d’Orient.

Si j’en avais le temps, je vous montrerais que l’_Alliance Israélite

Universelle_ a, dans le sein même du judaïsme, des auxiliaires et des

rivales: en Angleterre, par exemple, l’_Anglo-Jewish Society_; en

Allemagne ou en Amérique, d’autres sociétés analogues. Les compétitions

ou les jalousies nationales pénètrent, aussi, dans le sein du judaïsme

qu’on se représente, souvent à tort, comme un bloc compact. L’_Alliance

Israélite Universelle_ travaille au relèvement moral et matériel des

Juifs, en même temps qu’à leur émancipation civile. Elle a fondé, en

Asie, en Afrique, en Europe même, de nombreuses écoles; j’en ai visité

plusieurs, en Orient, et j’ai eu le plaisir de voir que, à côté de la

langue du pays, on y enseigne généralement le français.

L’_Alliance Israélite Universelle_ a eu, comme principal fondateur et

longtemps comme président, Crémieux, membre du gouvernement de la

Défense nationale et ministre de la justice durant la guerre de 1870. Je

ne sais si c’est à l’Alliance Israélite elle-même, ou à son président

Crémieux qu’il faut imputer la responsabilité de la naturalisation en

bloc des Israélites d’Algérie, en 1870. Je crois que c’est plutôt à

Crémieux lui-même, et je crains qu’en signant le décret du 24 octobre

1870, Crémieux ne se soit montré plus Juif que Français. Car, Messieurs,

je n’hésite pas à le dire, devant vous, avec ma franchise habituelle, je

suis de ceux qui considèrent que la naturalisation en bloc des

Israélites d’Algérie, pendant le siège de la capitale de la France, a

été une faute contre le patriotisme. (_Vifs applaudissements._)

Je crois que ce n’était pas le moment, en pleine guerre et en pleine

défaite, de naturaliser les Juifs d’Algérie, au risque d’exciter les

justes susceptibilités des Arabes et de provoquer une insurrection des

musulmans[2]. J’aurais voulu que, avant de naturaliser les Israélites

algériens, on eût attendu qu’ils fussent devenus, vraiment, Français par

les habitudes, par les mœurs, par le sentiment. Et j’ajouterai que, à

mon sens, il eût été préférable de conférer, en même temps, les droits

de citoyen français, c’est-à-dire le droit de vote,--puisque tout se

ramène, de nos jours, à une question électorale--à certaines catégories

de musulmans. Mais, aujourd’hui, Messieurs, après une trentaine d’années

de possession, serait-il possible, serait-il juste, d’enlever aux Juifs

d’Algérie les droits accordés en 1870? Je ne le pense pas. Que si l’on

trouve les israélites d’Algérie trop favorisés par le privilège de

citoyens français, le remède serait d’octroyer à certains musulmans, à

ceux, par exemple, qui ont servi la France, soit comme civils, soit

comme militaires, la qualité d’électeurs. (_Applaudissements._)

[2] Je dois à la vérité de reconnaître que, depuis ma conférence, j’ai

reçu une brochure où il semble établi que le décret d’octobre 1870

n’a été ni la seule, ni la principale cause de l’insurrection

algérienne. Voyez Louis Forest: _La Naturalisation des Juifs

algériens, et l’Insurrection de 1872_. Paris: Lecène, Oudin 1897.

L'antisémitisme · 第 9 / 30 题