DE M. ANATOLE LEROY-BEAULIEU

Faite à l’Institut catholique de Paris, le 27 février 1897.

Messieurs,

Je dois parler devant vous--et je crois qu’il y a, de ma part, quelque

courage à le faire--d’un sujet très complexe, très délicat. Je

commencerai par dire, en toute sincérité, que je souhaite, avant tout,

ne choquer personne parmi vous. Qu’il y ait ici des «sémites» ou des

antisémites, je les prierai, les uns et les autres, de ne regarder qu’à

mes intentions. Je ne veux froisser personne; je veux, simplement,

exposer, en toute loyauté, ce que je crois la vérité. (_Applaudissements

et murmures._)

Peut-être quelques-uns d’entre vous sont-ils enclins à me regarder comme

l’avocat du diable. (_Rires._) Je les avertis que je ne suis, ici,

l’avocat de personne. Je n’ai rien de l’avocat, ni dans mon caractère,

ni dans mes habitudes d’esprit. J’oserai dire que j’en suis tout

l’opposé. Je n’ai pas coutume de plaider pour une cause, ou pour une

autre. J’ai, en toutes choses, au contraire, comme règle, de considérer

chaque question, sous ses différents aspects, en critique, en historien,

en homme affranchi de tout préjugé, et autant qu’il dépend de moi, libre

de toute passion. Or, l’antisémitisme est, précisément, un de ces

phénomènes complexes qui peuvent être regardés sous des aspects très

différents. Un de ses caractères,--et je crois que les antisémites

seront les premiers de cet avis--c’est qu’on aurait tort de ne voir, en

lui, que l’opposition à ceux qu’il appelle des sémites. Ce serait le

rapetisser étrangement. L’antisémitisme déborde, à bien des égards, les

Juifs; il s’élève au-dessus d’eux, il s’en prend aux grandes questions

morales ou sociales; il en veut non seulement aux Juifs, mais à des gens

qui n’ont pas dans les veines une goutte de sang israélite; il s’attaque

souvent à des chrétiens, aux protestants en particulier, parfois aussi à

des catholiques, voire à de fort bons catholiques, sauf à les baptiser

du nom bizarre de _judaïsants_. (_Murmures._) C’est une des raisons pour

lesquelles nous sommes, bon gré, mal gré, contraints de nous occuper de

l’antisémitisme et de nous faire une opinion sur ses tendances, sur ses

procédés, sur ses méthodes.

L’antisémitisme, Messieurs, se présente à nous, à la fois, sous un

triple aspect. Il se donne comme le défenseur de la religion, le

champion du christianisme (_Applaudissements_): c’est ce que

j’appellerai l’aspect religieux. Il se donne comme le défenseur de la

patrie, le champion de l’idée nationale (_Applaudissements et

murmures_): c’est ce que j’appellerai l’aspect national.--Et quand je

prononce ici le nom de patrie, je me permettrai de rappeler aux jeunes

patriotes qui m’écoutent que, lorsqu’il s’est agi de choisir une devise

pour le _Comité de Défense et de Progrès social_, que j’ai l’honneur de

présider, j’ai mis en tête le nom de patrie. (_Applaudissements._) En

troisième lieu, l’antisémitisme se présente comme le défenseur de la

société, l’avocat des petits et le vengeur de la moralité: c’est ce que

j’appelle l’aspect social.

Il y a, ainsi, trois variétés ou trois sortes d’antisémitisme qui se

rencontrent tantôt séparées, plus souvent réunies, chez les antisémites

français, comme chez les antisémites étrangers.

Je commencerai par constater que, dans ce triple domaine, religieux,

national, économique ou social, une partie au moins, une grande partie,

si vous le voulez, des plaintes ou des revendications des antisémites

peuvent être fondées. (_Applaudissements._) Cela, je n’ai jamais fait

difficulté de le reconnaître. Ainsi, par exemple, lorsque les

antisémites s’attaquent à l’intolérance de certains libres penseurs, de

ceux qui, par une sorte de fanatisme à rebours, prétendent substituer,

aux anciennes religions d’État, une sorte d’irreligion d’État, les

antisémites sont, assurément, dans leur droit. (_Applaudissements._) De

même, lorsqu’ils s’en prennent au cosmopolitisme, à l’internationalisme,

à l’égoïsme ou au vague et vide humanitarisme des sans-patrie d’en haut

ou d’en bas, les antisémites ont, pour eux, le droit et la raison. De

même, enfin, lorsqu’ils se révoltent contre la prépotence de l’argent et

contre le culte de Mammon, lorsqu’ils s’insurgent contre le matérialisme

pratique de nos contemporains, ou qu’ils dénoncent la corruption

financière et la corruption parlementaire. (_Applaudissements._) Sur ces

trois points,--si vous prenez la thèse dans sa généralité,--tout

chrétien, tout Français, tout honnête homme est contraint d’admettre que

dans les doléances des antisémites, il y a, pour le moins, une part de

vérité. Et, Messieurs, j’ai le droit de le rappeler, l’intolérance

irréligieuse des sectaires du matérialisme, l’internationalisme des

sans-patrie, les cyniques pratiques des corrupteurs de la Bourse, de la

presse ou de la politique, je m’honore, quant à moi, d’avoir été au

premier rang de ceux qui les ont combattus, par la plume ou par la

parole. (_Applaudissements._)

La différence entre les antisémites et moi, dans cette triple campagne,

c’est, surtout, une différence de procédé et de méthode; mais cela seul

importe beaucoup. Car, alors même que telles de leurs doléances semblent

justifiées, ma raison et ma conscience me défendent d’admettre le manque

de mesure, l’esprit de dénigrement et de suspicion, l’exclusivisme

intolérant, en un mot, les passions, les procédés, la méthode des

antisémites. (_Applaudissements et protestations._)

L’antisémitisme, en effet, s’offre à nous, si on veut l’analyser et le

décomposer, comme une sorte de mixture faite d’ingrédients fort divers.

Étrange amalgame où il entre à la fois de bons sentiments, de nobles

aspirations,--et aussi, il faut bien l’avouer, des passions

malsaines, des instincts que je suis obligé de qualifier de vils.

(_Protestations._) Regardez-le, Messieurs, écoutez son langage; il vous

faudra bien convenir qu’en même temps qu’il fait appel aux instincts

généreux, aux aspirations élevées de l’âme humaine, l’antisémitisme

s’adresse, également, et peut-être plus encore, à l’envie, à l’égoïsme,

aux passions intéressées, aux instincts les plus vulgaires et aux

appétits les plus bas des foules. Et c’est, précisément, ce mélange

déconcertant de bien et de mal, de nobles aspirations et de sentiments

bas qui fait la force de l’antisémitisme et qui explique sa diffusion en

tant de pays. A cet égard, j’oserai le comparer au socialisme, qui, lui

aussi, nous offre un confus amalgame d’aspirations généreuses et de

convoitises brutales. Socialisme et antisémitisme, nous le verrons tout

à l’heure, se touchent et se tiennent, par plus d’un côté; c’est une des

choses qui, en dépit de leur contraste apparent, font comprendre leur

diffusion simultanée et comme parallèle.

Avant de commencer la critique de l’antisémitisme, sous ses trois

aspects principaux, je vous demande la permission de vous soumettre une

ou deux considérations d’un caractère général. Il y a, pour moi, deux

choses qui vicient l’antisémitisme dans son principe, deux choses qui

suffiraient à nous mettre en garde contre lui.

Le premier reproche que j’adresse aux antisémites, c’est qu’ils

attribuent au Juif--pour l’appeler par son nom--une importance hors de

proportion avec le nombre ou le génie des Juifs et avec l’ascendant réel

de l’élément judaïque dans nos sociétés. Je dirai qu’à force de voir son

action, partout, l’antisémitisme grandit le Juif, qu’il le magnifie,

qu’il l’exalte outre mesure. C’est là, je l’avoue, une chose qui non

seulement choque mon bon sens, mais qui révolte ma fierté, et comme

chrétien et comme «aryen». Qu’ils le comprennent ou non, les antisémites

font des maigres débris d’Israël les arbitres du monde contemporain. Ils

prêtent au Juif une force surhumaine, l’élevant par leurs terreurs

au-dessus de toutes les nations et de toutes les races, en faisant comme

un monstre prodigieux auprès duquel les plus grands peuples se trouvent

petits et impuissants. C’est là une manière d’apothéose à rebours que je

ne saurais admettre. Je ne puis placer le Juif aussi haut; je ne saurais

concéder que Français, Allemands, Anglais, Russes, Américains soient

obligés de s’incliner, avec une anxieuse épouvante, devant cette poignée

de sémites; je n’admets pas, contrairement aux docteurs de

l’antisémitisme, que l’historien soit contraint de reconnaître, dans le

Juif, une force supérieure à toutes celles qui ont dominé le monde.

(_Applaudissements et protestations._)

Un autre reproche que je fais aux antisémites, c’est de pratiquer, à

l’égard des Juifs, ce que j’appelle la théorie du bloc, réprouvant et

condamnant en masse, indistinctement, tous les membres d’un groupe

ethnique ou religieux. Or, cette théorie du bloc, qu’on l’applique à

l’histoire ou aux temps présents, qu’on l’étende aux politiques ou aux

financiers, qu’il s’agisse des bourgeois en général ou de ceux que vous

nommez des sémites, ma conscience, comme ma raison, m’oblige à protester

contre elle. Je la déclare à la fois immorale et antiscientifique.

(_Bruit._) Or, comment nier que c’est la méthode habituelle des

antisémites? (_Applaudissements et murmures._)

J’en viens, maintenant, aux trois griefs principaux des antisémites

contre les Juifs. Je commencerai par le grief religieux. Dans une salle

comme celle-ci, il convient de s’y arrêter quelque temps.

L'antisémitisme · 第 7 / 30 题