Huit jours auparavant, j'avais vu en rade relâcher cette escadre du

commodore Dewey. Elle comptait quatre fort beaux navires, redoutables

à n'importe quels croiseurs européens: l'_Olympia_, croiseur amiral,

un grand navire de la taille de notre _Pothuau_, dépourvu de cuirasse,

mais mieux armé et plus rapide;--le _Baltimore_, le _Raleigh_ et le

_Boston_, bons bâtiments un peu moins forts, mais parfaitement modernes

et puissamment armés; en outre, deux canonnières, le _Pétrel_ et le

[Pg 61]_Mac-Culloch_, sans grande valeur du reste. C'est ce dernier

navire qui, le premier, apporta à Hong-Kong la nouvelle précise de la

victoire.

En tout, l'escadre américaine déplaçait dix-huit mille tonnes,

réparties sur quatre navires de combat. Sa grosse artillerie comptait

dix pièces de 20 centimètres, de modèle récent; en outre, trente-six

canons de moyen calibre, et trente-quatre pièces légères; le tout

suffisamment abrité derrière des masques d'acier, protégeant pièces et

servants des coups de l'ennemi.

La division espagnole, qui attendait son sort dans la baie de

Manille, avait une composition bien inférieure. Elle comptait surtout

des canonnières mieux faites pour la police que pour la guerre, de

petits bâtiments construits pour appuyer près des côtes ou dans les

rivières les opérations des troupes régulières contre les insurgés,

et non pas pour subir l'attaque de grands croiseurs de haute mer

bâtis pour le combat. Tels étaient le _Don-Juan-de-Austria_, le

_Don-Antonio-de-Ulloa_, le _Velasco_, l'_Isla-Cuba_, l'_Isla-Luçon_.

Seuls, les deux derniers, un peu plus récents, possédaient un pont

cuirassé leur permettant de recevoir quelques obus sans couler

[Pg 62]immédiatement. A ces quelques canonnières, il faut joindre un

croiseur en bois, sans protection aucune, la _Castilla_, et un croiseur

en fer, la _Reina-Christina_, assez pauvre navire, un peu supérieur

pourtant à ses compagnons. C'est sur la _Reina-Christina_ que flottait

le pavillon amiral.

Le tableau suivant résume en quatre chiffres les forces respectives des

deux adversaires.

VALEUR NUMÉRIQUE.--Américains: 18.000 tonnes, 2.000 hommes.--Espagnols:

12.000 tonnes, 1.500 hommes.

GROSSE ARTILLERIE.--Américains: 10 pièces de 200 m/m.--Espagnols: Néant.

ARTILLERIE MOYENNE.--Américains: pièces de 152 m/m, 17

canons.--Espagnols: 10 canons.--Pièces de 125 m/m:--Américains: 20

canons.--Espagnols: 18 canons.

ARTILLERIE LÉGÈRE.--Américains: 34 pièces; Espagnols: 34 pièces.

Et ce que les chiffres ne disent pas, c'est que, dans l'escadre

américaine, tout est spécialement fait pour la guerre, et rien dans

l'escadre espagnole. Ç'a été presque la bataille de soldats réguliers

contre une foule en émeute, les soldats étant plus nombreux d'ailleurs

que la foule.

[Pg 63]Ce qu'il faut ajouter encore, c'est que les hommes du commodore

Dewey, éloignés de leur pays, entraînés par la navigation fréquente à

une discipline plus exacte, étaient sous ce rapport très supérieurs à

la moyenne des équipages américains.

Dans ces conditions, les Espagnols pouvaient espérer infliger à

l'ennemi quelques pertes avant de succomber, mais rien de plus.

Ils n'ont pas eu cette consolation dans leur désastre.

Dans la nuit du 1er mai, les navires américains, peints en gris (toile

mouillée, disent les marins), pour être invisibles, pénétrèrent dans

la rade en ligne de file, tous feux soigneusement éteints. La rade

de Manille est pauvrement défendue par quelques forts anciens, armés

d'une artillerie insuffisante et démodée. Récemment, le commandant de

la _Castilla_, jugeant avec raison son navire sans valeur militaire,

avait proposé d'en faire passer les canons à terre pour renforcer une

batterie. Je ne sais si l'avis avait été suivi. En tous cas, les forts,

dépourvus de projecteurs électriques, n'aperçurent pas les assaillants.

[Pg 64]Le commodore franchit la passe avec beaucoup d'audace, et, au

jour seulement, il essuya quelques coups de canons de la dernière

batterie. Les coups ne touchèrent pas, et les croiseurs américains

s'avancèrent contre les navires espagnols.

Ceux-ci étaient mouillés à l'abri des bas-fonds qui interdisaient aux

grands bâtiments ennemis de les approcher à moins de trois ou quatre

mille mètres. Les Américains défilèrent donc à grande distance, en

canonnant vivement la division à l'ancre.

Par une négligence qu'ils ont payée cher, les Espagnols n'avaient pas

leurs chaudières allumées, et ne s'attendaient nullement au combat.

Il s'en suivit évidemment un désordre inexprimable. Les commandants

exécutèrent le branle-bas de combat sous le feu. Avant que les

canons espagnols aient pu riposter un coup, plusieurs pièces étaient

démontées, plusieurs pointeurs tués. La justesse du tir espagnol

s'en ressentit. La _Castilla_ prit feu et cessa de tirer. Plusieurs

canonnières se jetèrent à la côte, près de couler bas.

La _Reina-Christina_ alors, ayant réussi à prendre de la pression, leva

[Pg 65]l'ancre et se dirigea bravement sur l'ennemi. Ce noble exemple

ne put malheureusement être suivi par personne, et le croiseur amiral

n'arriva pas à moitié chemin. Déjà percé de toutes parts, il reçut un

obus de 200 millimètres en enfilade, qui tua le commandant, blessa

l'amiral, et acheva la ruine du malheureux navire. La _Reina-Christina_

abandonna le combat sans amener son pavillon, d'ailleurs, et se jeta à

la côte.

Il était alors huit heures du matin. Les Américains, dont les pertes

étaient insignifiantes, se retirèrent pour faire reposer et déjeuner

les équipages. Après quoi le combat ou plutôt l'exécution recommença.

Un seul incident, qui témoigne de l'héroïsme des vaincus, le signala.

Deux torpilleurs espagnols, de très ancien modèle et probablement en

assez mauvais état, essayèrent de s'approcher des Américains pour leur

lancer une torpille. Cette attaque, dangereuse et téméraire contre un

ennemi en marche, même de nuit, n'offrait aucune chance de succès en

plein jour. A huit cents mètres de l'_Olympia_, un des torpilleurs

coula. L'autre, démonté de sa machine, et tout le monde à bord tués

[Pg 66]ou blessés, sans exception, alla faire côte. Son pont était

éclaboussé de sang de l'avant à l'arrière.

Alors, tout fut fini. Le _Pétrel_ put s'approcher des Espagnols vaincus

et achever la destruction des débris encore flottants. Pas un pavillon

ne s'était amené, et le chiffre des hommes hors de combat,--sept cents

sur quinze cents,--attestait la bravoure espagnole.

Les Américains ont eu là une victoire facile. Ils en conviennent

eux-mêmes. Le commodore a qualifié la bataille de «promenade dans

la baie». En outre de leur écrasante supériorité matérielle, les

Américains ont eu l'avantage d'une surprise, et ils ont combattu en

marche une escadre au mouillage. Rien dans le résultat ne saurait

surprendre un marin.

Je ne sais quelle leçon les Espagnols tireront de leur désastre. Ils

devraient pourtant comprendre que la guerre d'escadre n'est pas leur

fait, et qu'en la pratiquant contre un ennemi deux fois plus fort, ils

courent à une défaite certaine. Au contraire, leurs très bons croiseurs

et la vulnérabilité du commerce américain, leur offrent un mode de

guerre aisé et terrible. Il n'est que temps pour eux d'en venir à la

guerre de course.

[Pg 67]Pour finir, deux anecdotes sur la journée du 1er mai: pendant le

combat, le feu d'un fort gênant un peu la manœuvre des Américains, le

_Baltimore_ exécuta contre ce fort un feu rapide d'une telle intensité

que, du coup, les Espagnols durent évacuer immédiatement les pièces

devenues intenables.--Autre chose: Pendant le passage des passes,

le commodore avait interdit formellement tous signaux, quoi qu'il

arrivât, de peur de donner l'éveil à l'ennemi. Pendant la manœuvre, le

mécanicien du Mac-Culloch fut frappé de congestion. Il n'y avait pas de

médecin à bord. On n'en appela pas, et l'officier mourut. Mais aucun

signal n'avait été fait, et la consigne du commodore était respectée.

[1] _Le Salut public_, 5 juillet 1898.

[Pg 68]

2

IMPRESSIONS DE SIÈGE[1]

(_Manille, juillet_ 1898).

Soleil brumeux, rude vent du large. Il fait chaud, mais pas trop.

Manille vaut mieux que sa réputation. D'Amoy à Singapore, on ne

voit aujourd'hui que des casques blancs. Jusqu'aux femmes, dont la

coquetterie doit s'accommoder de l'horrible coiffure de liège, à

peine enrubannée de satin blanc. Ici, le soleil est plus indulgent.

Les caballeros traversent insoucieusement les rues, mal abrités sous

leurs sombreros de feutre fin ou sous leurs grands _manilles_ de

paille tissée serrée. Les señoras s'en vont frôlant les murs, la tête

[Pg 69]encapuchonnée dans la mante, et affrontent les terribles rayons

en déployant seulement leur éventail ou leur petit parasol. Tout cela

n'est pas bien méchant...

Gaie et bruyante à l'ordinaire, la ville est étrangement silencieuse.

Seulement, comme au-dessus de ce silence, un grondement inégal et

perpétuel, les canons qui se répondent, sur la tranchée.

C'est un vrai siège. Sur un immense demi-cercle, long d'une

quinzaine de kilomètres, les Tagals enserrent la ville d'une ligne

infranchissable, d'autant mieux que tout le pays environnant est à eux,

et qu'ils sont bien dix fois plus nombreux que les assiégés. Ceux-ci

ont aligné en face une longue tranchée assez mal établie, renforcée

de kilomètre en kilomètre d'un fortin garni de quelques canons. C'est

tout. On tire tout le temps, mais sans enthousiasme. Nuit et jour,

canons, fusils se répondent consciencieusement. Exception pour les

repas, que les adversaires ont soin de prendre à la même heure: c'est

une trêve scrupuleusement observée.

Mais à part ce bruit persistant dont on prend vite l'habitude, la ville

[Pg 70]a presque sa physionomie ordinaire. Les équipages, pour être

moins nombreux qu'autrefois, n'en font pas moins la promenade select

de la Lunetta, et l'on y rivalise d'élégance comme par le passé. Les

combats de coqs groupent toujours autour de leur arène minuscule la

même foule passionnée, augmentée même des étrangers, des visiteurs

plus nombreux qu'on ne le croirait; beaucoup de gens, des Allemands

surtout, se trouvent à Manille, présence un peu étrange, dont on cause

beaucoup. Enfin les cafés sont remplis, et, tout en dégustant force

sorbets,--rien ici qui décèle la famine; c'est à peine si le prix des

vivres augmente peu à peu;--tout en fumant profusion de cigares et de

cigarillos, on échange des vues sur la guerre.

La population manifeste une confiance d'autant plus extraordinaire que

la situation militaire est absolument désespérée, et que les officiers

espagnols mettent presque de l'ostentation à l'avouer. Pas un homme de

bonne foi qui ne convienne que Manille peut, d'un instant à l'autre,

être emportée d'assaut par Aguinaldo, qui dispose de la moitié des

rebelles, suffisamment décidés à lui obéir. Personne surtout à

[Pg 71]douter que Dewey puisse anéantir littéralement la ville sous le

feu de ses croiseurs, le jour où il lui plaira de défiler devant. En

attendant, Aguinaldo ne donne pas l'assaut, Dewey reste mouillé à

Cavite. C'est à qui ne commencera pas.

Les Espagnols attendent. Au moral, ils ressemblent aux Parisiens de

70. La psychologie de gens assiégés ne doit pas varier beaucoup. Les

Manillais attendent avec certitude l'arrivée d'impossibles secours. Ils

attendent l'escadre de l'amiral Camara. On sait pourtant ici qu'elle

a repris le chemin de Cadix. Ils attendent on ne sait quel navire

sauveur, venant d'on ne sait où. Il y a huit jours, une canonnière

autrichienne a mouillé au large. La populace a pris de loin le drapeau

blanc et rouge de l'Autriche pour un pavillon espagnol. Pendant deux

heures, la ville a été comme électrisée. Puis, ce sont les nouvelles

à sensation révolutionnant un quartier. Deux navires américains ont

fait côte... Aguinaldo vient d'être tué... Les rebelles ont évacué les

avant-postes... Aguinaldo est tué de nouveau,--on tue Aguinaldo avec

un plaisir manifeste. Parfois, dans le tas, une vérité se déterre,

[Pg 72]celle-ci par exemple: Dewey a débarqué quelques troupes nègres

près de Cavite. Les rebelles, qui ont le préjugé de la couleur d'autant

plus enraciné qu'ils sont presque tous mulâtres, ont accueilli leurs

noirs alliés par une fusillade bien nourrie et les ont rejetés à la mer

après un combat furieux. Après quoi, on s'est expliqué, et Aguinaldo a

présenté à Dewey mille excuses, tout en insistant pour que les nègres

restassent désormais où ils étaient.

La discorde règne évidemment dans le camp d'Agramant. Aguinaldo n'a

qu'une influence médiocre sur une grande part des rebelles, et Dewey

a de bonnes raisons de se défier de pareils alliés. Mais, par contre,

les troupes espagnoles sont dans un découragement complet. Il faut les

voir rentrer de la tranchée, traversant les rues en troupeau, sans

chefs, sans clairons, allant lourdement, sans énergie, sans ardeur.

Il faut voir la tranchée surtout. On y accède librement. Pas un chef,

pas une sentinelle, ni laissez-passer, ni mot d'ordre. Dans le fossé

à demi plein d'eau, juchés sur des caisses vides, quelques hommes,

armés de Mauser, fusillent indolemment la tranchée adverse. D'autres,

[Pg 73]assis sur des tas de boue, jouent aux cartes. Les munitions ni

les fusils ne manquent; tout cela est allemand, et semble absolument

inépuisable. Et toute la garnison est là, éparpillée sur cette tranchée

interminable, impossible évidemment à concentrer sur un point menacé.

Si l'ennemi attaquait résolument à un bout de la ligne, il serait au

cœur de la ville avant que les Espagnols de l'autre bout s'en soient

douté.

En rade, tout est normal. Les Américains sont à Cavite et on ne les

aperçoit pas. Devant la ville, une véritable escadre battant tous les

pavillons du monde, depuis le chrysanthème rouge du Japon jusqu'à la

croix de Saint-Georges anglaise. Très peu d'Anglais pourtant. Ils

n'ont garde de venir troubler leurs futurs alliés. Nous, nous avons

ici l'antique et glorieux _Bayard_, encore tout plein du souvenir

de Courbet; le _Pascal_, un beau croiseur fort élégant; le _Bruix_,

tout hérissé de longs canons sortant de leurs tourelles. Enfin, une

profusion d'Allemands, beaucoup plus que de raison même. Voici le

_Kaiser_, aussi laid que possible; l'_Irène_, la _Princess-Wilhelm_,

[Pg 74]la _Kaiserin-Augusta_, d'autres encore. Sans cesse, de grands

chalands espagnols accostent les navires allemands et repartent pleins.

Visiblement les Allemands débarquent ici quelque chose. Vivres? Armes?

Les Américains ne voient rien, ou font semblant. C'est assurément

prudent, car, en cas de bataille, ils sont à peu près sûrs d'avoir le

dessous.

Ce gros mot de bataille, on le prononce volontiers à Manille.

La sympathie marquée des Allemands pour l'Espagne est commentée

très vivement. Il est certain que l'attitude des Allemands est

extraordinaire. Sans même parler de ce fait inqualifiable de débarquer

tout un matériel, quel qu'il soit, dans une ville bloquée, au mépris de

toute neutralité, les proclamations successives de l'amiral allemand

sont de nature à créer pas mal de difficultés diplomatiques. A diverses

reprises, en effet, les Allemands ont déclaré ne pas reconnaître les

insurgés comme belligérants; ils ont menacé d'intervenir sur-le-champ

si Aguinaldo pénétrait dans la ville; ils ont protesté contre la remise

aux insurgés par les Américains de prisonniers espagnols, et protesté

de telle sorte que Dewey a repris ses prisonniers. Enfin, à maintes

[Pg 75]reprises, les officiers allemands ont manifesté bruyamment

en l'honneur de l'Espagne et affirmé, à qui a voulu l'entendre, que

les Philippines ne seront pas Américaines de sitôt. Est-ce vrai? De

tout cela, on se préoccupe à Manille plus qu'il n'est sensé. Mais

il faut avouer aussi qu'une intervention allemande dans le conflit

hispano-américain pourrait modifier étrangement les choses.

[1] _Le Salut Public_, 5 septembre 1898.

[Pg 76]

[Pg 77]

III

APRES FASHODA

UN PEU DE VÉRITÉ

[Pg 78]

[Pg 79]

APRÈS FASHODA

UN PEU DE VÉRITÉ[1]

Maintenant que l'affaire de Fashoda commence à s'éloigner de nous, nous

pouvons en parler avec plus de calme et de clairvoyance. Ce qui est

fait est fait, et nous ne nous proposons pas d'apprécier la conduite du

gouvernement, ni surtout de récriminer contre lui. Par une concession

suprême, évidemment douloureuse au point d'honneur français, une guerre

redoutable a été évitée, voilà ce qu'on ne peut guère mettre en doute.

Cette guerre, qui aurait mis la France aux prises avec l'Angleterre

vers les premiers jours de novembre 1898, nous nous proposons

[Pg 80]d'envisager les chances que nous pouvions avoir d'en sortir

victorieux.

L'écrivain anglais dont l'opinion en la matière fait autorité

en Europe, lord Brassey, a déclaré récemment, dans un discours

remarqué, que jamais la puissance navale anglaise n'avait été aussi

formidable; et, précisant sa pensée, l'orateur a ajouté que le rapport

de cette puissance à celle des nations étrangères passait par un

maximum en cette année 1898. Ce qui signifie qu'aux yeux d'un homme

particulièrement à même de voir juste, jamais les chances de victoire

de l'Angleterre n'ont été si favorables[2].

[Pg 81]Quant à nous, il est bon qu'on le sache, jamais, au contraire,

un conflit ne nous a trouvés dans un si complet désarroi.

Nous n'étions pas prêts. Et ce point capital, bien mis en lumière,

aidera peut-être ceux qui ont rougi de l'affront à mieux accepter le

fait accompli.

Etre prêts est une expression qui renferme force termes. Il va de soi

que, parmi ces termes, figure en première ligne la nécessité d'avoir

le matériel de guerre nécessaire et le personnel convenablement

entraîné et instruit,--ce que n'avait pas l'Espagne, par exemple; ce

que nous avons, grâce à Dieu[3]!--Mais là n'est pas tout; ce matériel

perfectionné, ces hommes aguerris, ne donneront leur rendement maximum

que dans certaines circonstances dont la réunion constitue en quelque

sorte un moment psychologique particulièrement favorable. On peut

rendre la chose frappante par un exemple: il est évident qu'un corps

d'armée surpris par la guerre à la veille des grandes manœuvres est

[Pg 82]dans de meilleures conditions qu'un corps d'armée, d'ailleurs

identique, mais surpris au moment de l'arrivée des recrues ou d'un

changement de commandement. Eh bien, lors de l'affaire de Fashoda,

une fatalité inouïe avait réuni contre nous toutes les circonstances

défavorables.

Il est d'ailleurs facile de le constater.

Tout d'abord, la transformation des escadres, conçue par M. Lockroy,

était commencée et non achevée. On se souvient que cette transformation

comportait principalement l'envoi de plusieurs navires de Brest à

Toulon, et l'envoi inverse d'autres bâtiments de Toulon à Brest. La

guerre survenant aurait trouvé nos deux escadres de la Méditerranée et

du Nord également désorganisées.

Quelques jours plus tard, les navires s'étant rejoints, les escadres se

seraient, à vrai dire, retrouvées au complet. Mais, faute de quelque

temps d'exercices, leurs unités, naviguant ensemble pour la première

fois et sur des mers mal familières, se seraient trouvées inférieures

à elles-mêmes. Enfin, pour comble de malheur, les commandants en

[Pg 83]chef venaient d'être changés et connaissaient forcément mal

les navires placés sous leurs ordres. A ce sujet, on ne peut assez

féliciter le ministre qui a enfin décidé de porter la durée des

commandements d'escadres à deux années. Tout changement de chef

entraîne forcément une période de presque indisponibilité pour l'armée.

Ce n'est pas tout. Des six cuirassés de l'escadre du Nord, les deux

meilleurs, le _Formidable_ et l'_Amiral-Baudin_, étaient et sont encore

dans un état d'infériorité flagrant. Ces bâtiments ont subi l'an

dernier une modification importante. Leur tourelle centrale, contenant

une pièce de 370 millimètres, a été supprimée, et à sa place a été

installé un réduit blindé abritant quatre canons à tir rapide de 164

millimètres.

La transformation a surtout ceci de bon, qu'elle a allégé sensiblement

les deux bâtiments, dont la surcharge était telle que leur cuirasse de

flottaison, entièrement enfoncée, ne servait plus absolument à rien.

Mais, chose incroyable, les auteurs du projet n'avaient oublié qu'une

chose, c'était de commander à l'industrie les plaques de cuirasse

destinées à blinder le nouveau réduit. En sorte que, depuis plus d'un

[Pg 84]an que la réparation est faite et les navires armés, les réduits

attendent toujours leur cuirasse; les canons de 164 n'ont donc, pour le

moment, aucune protection, et la valeur militaire des deux cuirassés

est diminuée d'autant.

Autre chose. L'escadre de la Méditerranée comptait bien ses six

cuirassés au complet, et ces navires homogènes, rapides et puissants,

auraient été évidemment pour l'Angleterre un aléa redoutable. Mais

la division dite d'instruction, forte de trois cuirassés sérieux,

_Magenta, Neptune_ et _Marceau_[4], n'était pas encore armée; et de ce

chef, un temps précieux aurait été perdu.

Enfin, chose plus grave peut-être, nous possédons trois navires qui

viennent à peine d'être achevés. Ce sont trois cuirassés d'escadre,

absolument de premier ordre, et qui ne le cèdent en rien à aucun

cuirassé anglais, quel qu'il soit. Eh bien! ces navires n'auraient pu

[Pg 85]en aucune façon prendre part à la lutte, parce qu'ils n'ont pas

de canons. Par une négligence invraisemblable, les pièces destinées au

_Charlemagne_, au _Gaulois_ et au _Saint-Louis_, commandées apparemment

un peu tard, ne seront prêtes que dans un an.

Voilà un petit faisceau de faits qui sont à méditer.

Est-ce à dire que nous aurions été vaincus? Peut-être!

Evidemment, l'escadre du Nord n'était pas en mesure d'attaquer. Mais,

par contre, mouillée à Brest, elle pouvait braver indéfiniment tous les

efforts de l'ennemi et l'obliger à un blocus épuisant. A l'entrée de

l'hiver, la flotte anglaise, qui aurait établi sa croisière à l'entrée

de la Manche, se serait placée dans une situation périlleuse, prise

entre les récifs innombrables, les coups de temps, les batteries de

côtes, et les torpilleurs familiers de la mer bretonne.

Et, malgré son infériorité numérique, l'escadre de la Méditerranée,

plus rapide, aurait pu sans grand risque prendre la mer et terrifier

littéralement le commerce anglais, de Gibraltar à Suez.

[Pg 86]Mais nous aurions dû accepter dès le début des sacrifices

douloureux.

La guerre anglaise n'aurait pas borné ses ravages aux mers d'Europe;

elle aurait évidemment embrasé le monde entier, car il n'y a guère de

coin de terre où un Anglais et un Français n'aient des intérêts opposés.

Et partout nous aurions subi désastres sur désastres.

Je ne parle que pour mémoire du sort de la glorieuse colonne Marchand.

Isolés en face d'un ennemi cent cinquante fois supérieur en nombre, pas

un de ces héros n'aurait revu son pays.

Nos colonies lointaines auraient peut-être résisté à l'attaque

anglaise. Mais chacune de nos divisions navales aurait fourni à

l'ennemi l'occasion d'une facile victoire.

Veut-on préciser?

Au 1er novembre, nous avions trois amiraux commandants à l'étranger:

le vice-amiral de Beaumont (cuirassé _Vauban_), au Tonkin, dans une

baie absolument ouverte; le contre-amiral de la Bédollière (cuirassé

_Bayard_), au Japon, à quarante-huit heures de Weï-a-Weï; le

[Pg 87]contre-amiral Escande (croiseur _Dubourdieu_), aux Antilles,

n'ayant pas un seul port de refuge à sa disposition; tous trois sur des

navires de valeur nulle et de vitesse dérisoire, bons à être coulés en

cinq minutes par le premier croiseur sérieux qui les aurait attaqués.

Quarante-huit heures après la déclaration de guerre, nous aurions eu

trois amiraux tués ou prisonniers. Sans doute, après cela, rien n'était

perdu. En Extrême-Orient, par exemple, Saïgon et Haïphong n'ont pas

grand'chose à craindre. Et les Anglais réussiraient-ils à bombarder une

ville ou deux, que pas un de leurs marins ne mettrait le pied sur la

terre française, défendue par une véritable armée d'occupation. Il n'en

serait pas moins douloureux d'avoir, dès les premiers coups de canons,

à pleurer des deuils et des défaites.

Croquis d'Extrême-Orient, 1898 · 第 2 / 3 段